Si l’on veut se convaincre de l’importance et de la singularité profonde de la poésie, il suffit – si l’on ose dire – de constater sa vitalité dans les temps incertains, voire dramatiques. L’Ukraine traverse l’une des pires périodes de son histoire, sa poésie essaime l’Europe entière, et le monde. Comme la manifestation la plus éclatante et vibrante de ce que l’écriture poétique a de plus précieux, et de plus résistant, au cœur de la fragilité la plus révoltante qui soit.
Éric Tessier a mené un travail de passeur remarquable. En interviewant Marc Georges, qui s’est donné pour objectif de traduire et publier un poème ukrainien par jour, depuis le premier jour de l’infâme tentative d’invasion russe, il éclaire une démarche essentielle, vitale, visant à transcender les pulsions destructrices et le génocide culturel mené par Poutine.
Yan Kouton
Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Marc Georges, traducteur français, poursuit sans relâche un projet de dissémination et de traduction de poèmes ukrainiens et de présentations d’auteurs emblématiques sur les réseaux sociaux. L’entretien aborde son parcours professionnel, son engagement et sa passion pour la littérature étrangère ainsi que sa contribution à la diffusion de la culture ukrainienne dans le monde francophone. L’article explore également l’importance de la poésie comme forme de résistance et de mémoire, soulignant le travail de traduction de Marc Georges et sa contribution à l’anthologie Ukraine: 24 poètes pour un pays, établie par Ella Yevtouchenko et Bruno Doucey (2022).
Alors qu’une bonne partie du monde regardait, effarée et impuissante, l’invasion massive de l’Ukraine par son voisin russe le 24 février 2022, des citoyens de tous bords préparaient les armes, certains des collectes de fond, d’autres encore offraient de leur temps pour soutenir les réfugiés, organiser des manifestations pacifiques ou sensibiliser à la situation critique à travers les réseaux sociaux, tandis que d’autres taillaient leur plume en se lançant dans un travail d’écriture au nom de la liberté, se faisant l’écho d’une conscience engagée et fédérée autour de figures de résistance, tels que les poètes Taras Chevtchenko (1814–1861), Ivan Franko (1856-1916) , Lessia Oukraïanka (1871–1913) ou Vasyl Stus (1938-1985).
Dans cette veine, le traducteur français Marc Georges, ancien libraire, éditeur et érudit en littérature étrangère, a entrepris de promouvoir et de traduire sur les réseaux sociaux un poème ukrainien par jour “jusqu’à ce que cessent les armes.” Ce qui aurait pu durer quelques jours ou quelques semaines n’en est pas encore à sa fin après plus de deux ans de conflit. Il est indéniable que l’Ukraine possède un puits intarissable de poètes, kozbari (bardes ukrainiens), écrivains, chanteurs et conteurs qui ne demande qu’à être accessible auprès d’un public international plus large. Tant que Marc Georges peut trouver les ressources pour continuer ce vaste partage de traduction en français, ce n’est donc pas la matière poétique qui devrait manquer. Force est aussi de constater que beaucoup d’artistes ukrainiens de tous rangs, de divers milieux et de toutes époques, de l’empire tsariste jusqu’à la guerre froide, puis désormais sous le régime poutiniste, ont fait les frais d’exprimer ce besoin de liberté, menant certains à l’exil, l’emprisonnement, voire à la mort par condamnation ou exécution sommaire.
Les biographies que fournit Marc Georges au quotidien après chaque poème d’auteurs et autrices mettent en exergue cette réalité macabre quand trop souvent on oublierait que la liberté a un prix et que la poésie est un puissant outil de propagation des pensées et sentiments dans un réel qui refuse de se figer dans une déréliction tant que les mots existent.
A ce vaste travail de traduction du verbe ukrainien et de mémoire s’ajoute une anthologie poétique, Ukraine: 24 poètes pour un pays, en format bilingue publiée en juillet 2022 à laquelle Marc Georges a participé en traduisant notamment quatre poèmes d’Oksana Zaboujko. Anthologie poétique sous la direction de la poète Ella Yevtouchenko et de l’éditeur Bruno Doucey, elle met en lumière la vitalité et la diversité de la poésie ukrainienne, offrant une perspective sur la culture et les préoccupations passées des pionniers et celles actuelles de ce pays ayant vécu indépendance, révolutions et guerre en l’espace d’une trentaine d’années. Ce livre dont il est notamment question dans l’entretien vise ainsi à promouvoir la voix des poètes ukrainiens de Taras Chevtchenko à nos jours et est également un témoignage de la créativité et de la vitalité de la scène littéraire ukrainienne en ces périodes de bouleversements géopolitiques. Dans le “Journal à quatre mains” qui fait office de préface à l’anthologie, Ella Yevtouchenko explique que la lutte pour la survie de l’Ukraine ne représente pas tout :
Nul Ukrainien ne voudrait que l’Ukraine s’associe dans l’imagination des Européens uniquement à la guerre. Au contraire, cette anthologie est censée démontrer que la poésie est et a toujours été diverse, pleine de beauté et de joie de vivre, de force et de résilience, qu’elle ne s’embourbe pas dans le passé mais se projette vers le futur, qu’elle se développe et foisonne d’expérimentations, de sujets et d’émotions.
Eric Tessier
L’article se compose d’un entretien avec le traducteur suivi d’un choix de trois poètes ukrainiens, Léonid Kesselev, Mykola Zerov et Oksana Lyaturynska, et de leurs biographies pour aider le lecteur à une mise en contexte de leurs écrits.
Extrait :
C’était un rêve heureux de dix ans.
Le sang coulant fort dans ses veines,
Des rayons lumineux de bonheur
S’envolant vers l’azur du ciel.
Chaque année tintait d’une note différente,
Chaque jour laissait sa propre empreinte,
Le destin, semblait être éternel,
Sans connaître ni fin ni obstacles.
En un instant, le charme heureux se brisa:
Un jour d’automne, chaud et ensoleillé
Je suis devenu tel un tronc desséché.
Restant muet et impuissant à vivre:
Figé par la motte blanche et triste
D’une tombe impitoyablement précoce.
Mykola Zerov–Микола Зеров
“C’était un rêve heureux de dix ans” Kyiv, novembre 1934
Traduction Marc Georges
Traduire la poésie ukrainienne : le cri d’une nation – Entretien Eric Tessier et Marc Georges – Editions QazaQ – ISBN : 978-2 -492483-64-6