Les mots de l’autrice

Au centre d’un tableau en clair-obscur, mes parents. Dans le crépuscule de la vieillesse, ils naviguent sur leur radeau-canapé, dans un salon qu’ils ne quittent plus. Je finis par devenir le parent de mes parents malades. Aidante en mal d’assistance. Je récolte les souvenirs de ma mère, comme une brassée de fleurs fraîches, avant que sa mémoire ne devienne brume. Quel sens donner à leur long déclin ? A tous leurs renoncements ? Telle une exploratrice, je pars en quête de leur flamboyance perdue et retrace leur histoire tendre, drôle, féroce et mélancolique, en écho à leur vie repliée, devant une télévision qu’ils n’éteignent plus jamais. Ma mère, petite aventurière intrépide, se baignait, enfant, dans les eaux translucides des plages de Dakar dont le souvenir, en ressac, se brise aux digues de sa mémoire. Mon père, fils posthume d’un officier de la marine, grandit auprès d’une mère qui l’empêchait de tout, mais avait scellé dans son prénom le désir d’une vie meilleure. Et quelle est cette petite fille dont la photo trônait sur la table de chevet de mon père ? A Paris, leurs destins se croisent. Un désir d’enfant comme un long chemin de croix. Des rêves qui les éloignent. La solitude à deux. L’envie de partir, de s’évader. Trouver refuge dans des paradis imaginaires. A quel moment disparaissent l’envie et le désir ? Pourquoi renoncer aux amis de longues dates avec lesquels ils vécurent des moments de bonheur ? Trop de désillusions, de déceptions ? Des blessures d’enfance toujours vives ? La maison s’encombre. Symbole d’un nouveau départ, tout s’y est figé depuis plus de vingt ans. La vie s’étiole. L’immobilité devient la réponse à la souffrance. Je les porte à bout de bras, la tête hors de l’eau, à peine.  Impossible de ployer. Je tisse le fil des récits éblouissants de mes parents à travers les légendes familiales, mes propres souvenirs, leurs écrits, leurs mots, toutes les preuves d’amour, alors invisibles, qui apparaissent désormais. Je place les pièces d’un puzzle dont l’image se dessine de plus en plus nettement, entre ombre et lumière. Je connais leur force dans le désespoir, leur immuable capacité à rire de tout malgré la douleur, la vivacité de leur esprit, la sauvagerie de leur humour. Je sais qu’ils sont les personnages d’une histoire humble mais exceptionnelle, les héros d’une tragédie qui prend parfois les tournures d’une comedia del arte. Une histoire d’amour maladroit, de non-dits, de pudeur, de douleur, de rêves inassouvis, de désirs oubliés, de constance, qui mérite d’être racontée, car elle se révèle à chacun dans une vérité intime. Il nous faut à tous gravir la montagne étrange de la vie.

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« La Vie est une Montagne Étrange » aborde, par le biais de l’autobiographie, des thèmes totalement universels. Mais qui résonnent de manière singulière sous la plume d’Aliénor Oval. Une écriture « blanche », ligne claire et finalement très minimaliste. Mais chargée d’une humanité immense.
Car derrière ce récit aux allures d’exploration des origines, s’exprime une douleur saisissante. Dont la nature est un mystère. Celui de ce lien aussi profond que ténu qui nous unit au passé, comme à celles et ceux qui nous ont portés – au sens propre comme au sens figuré. Avant de décliner, ouvrant sous nos pieds un abîme de tristesse et de questions.
Ce mouvement immuable, implacable, n’en demeure pas moins une inquiétante destination. Car en remontant le passé, c’est bien une part de notre avenir que l’on trace. Ce besoin inné de comprendre, de s’attacher à ce que l’on a perdu, d’en recueillir minutieusement chaque parcelle de joie et de malheur.
La beauté du livre d’Aliénor Oval est d’aller précisément du malheur jusqu’à l’apaisement. Jusqu’à la compréhension indéfinissable d’une vie. Presque le calme renoncement à toutes les questions sans réponse. Et l’acceptation d’un fait jamais totalement accompli. Ce qui fonde en retour une suite possible. Et souligne l’importance de l’enfance, et
de ses traumatismes qui perdurent tout au long de l’existence,
Livre limpide et pourtant empli d’obscurité, « La Vie est une Montagne Étrange » est un roman initiatique, éclairant des fins de vie, comme des effacements progressifs et sidérants dans leur secret. Dessinant un territoire d’abord effrayant, avant de se révéler d’une étrange douceur. Celle des plus beaux renoncements.

Yan Kouton

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Extrait

« Me revient alors en mémoire ce moment resplendissant de maman aux heures de gloire. Cet été durant lequel elle fut, à mes yeux, l’héroïne du village, lorsqu’elle avait repeint, en artiste confirmée et inspirée, la façade de l’épicerie locale. Férue d’impressionnisme dans sa jeunesse, elle avait souvent peint des natures mortes, des fleurs et des portraits dans ce style bien particulier. Entourée de tubes de peinture à l’huile, elle avait couvert la façade de corolles multicolores, de lilas, d’hortensias, de camélias, de grappes de raisins, de feuilles de vigne, sous le regard admiratif et étonné des villageois. Jamais, elle n’avait été vraiment acceptée ou intégrée mais, ce jour-là était particulier, et elle avait suscité l’enthousiasme de tous. Enfant, je me souviens d’avoir eu le cœur gonflé de joie et de fierté. Ma mère était quelqu’un, et pas n’importe qui !« 

« La Vie est une Montagne Etrange » – Roman de Aliénor Oval – Aux Editions QazaQ – ISBN : 978-2-492483-63-9