J’avais demandé à mon amie Iuliia deux jours avant l’invasion si elle avait une voie de sortie hors de Brovary au cas où. Elle m’avait dit que non, ne souhaitant probablement pas imaginer, encore moins penser que sa ville serait attaquée. De toute façon, qui aurait pu prédire quoi avec certitude ? Brovary, où Taras Chevtchenko, le grand poète ukrainien, venait se détendre dans cette bourgade cosaque avant de reprendre la route pour Kyiv autour du milieu du 19e siècle. La ville était connue pour ses bières de qualité, d’où son nom qui signifie brasserie, et qui évoque à une lettre près la fameuse Emma de Flaubert. J’imagine que Taras s’y sera délecté de quelques chopes avant de reprendre son travail d’écriture qui marquera le destin de tout un pays. Brovary, aujourd’hui ville-dortoir, à 25 kilomètres à l’est du cœur de la capitale, mais aussi à quelques kilomètres au nord-ouest du village de Dudarkiv où ma grand-mère Olga, née en 1919, avait vécu ses 22 premiers printemps. En automne 1941, elle et sa famille s’étaient fait surprendre par les bombes allemandes lors de l’offensive hitlérienne sur le front de l’Est. Elle avait dit assez poétiquement à ses enfants nés en Bretagne après la guerre que les bombes pleuvaient dans leur jardin.

Le pavé menant à Kyiv a une nouvelle fois volé en éclats, et mon rêve de rendre un jour visite à la terre de mes ancêtres s’est soudainement perdu dans une immense steppe brunâtre laissant un soleil s’abîmer au loin dans un ciel de sang. Iuliia a pris le chemin de l’exil que je lui souhaite radieux mais temporaire, comme à d’autres millions de ses concitoyens. La route pour Mémé Olga ne fut qu’un aller sans retour.

Première étape
Battre le pavé
Deuxième étape
Vendre une croûte
Troisième étape
Entrer au Louvre
Quatrième étape
S’extasier
Cinquième étape
En ressortir
Sixième étape
Reprendre la route
Ni vu, ni connu
Il n’y aura pas
De septième étape.

Texte 1 : Eric Tessier – Texte 2 : David Jacob / Illustration : David Jacob