
Parole pour parole, je suis de retour. Nostalgie ou nécessité, toujours est-il que me revoilà dans le vieux village comme au seuil de l’enfance. Devant moi, une colline, des fermes. Rien ne semble avoir subi l’empiétement du temps si ce n’est ce ruban de crépis et de toitures qui ourle le bas de la bute, un quartier frais de villas. Aussi reconnaissable que soit cet endroit, je n’y respire plus aucun mystère. Il me semble que tous les oiseaux cachés d’autrefois se sont envolés et qu’il n’y a plus ni arbre, ni combe, ni verger abritant l’invisible… Je suis trop grande, je me suis éloignée du champ des visions. Je n’ai plus la mesure et ce regard de loupe qu’on a sur la vie quand on est enfant. J’étais proche des fourrés, loin des collines ; voisine des insectes, des vers, des limaces, loin des troupeaux, des nuées, de l’horizon. J’ai pris la vie de haut, la vue d’ensemble qui liquéfie les détails et le grouillement intime pour ne saisir que des étendues plastifiées. J’étais un peintre pointilliste qui boutiquait son tableau à la pointe du pinceau. En revenant ici, je voudrais revivre ce miracle myope, j’imagine intactes les impressions du passé. Mais il faut me baisser désormais, fouiller des interstices, des failles sous mes yeux, pour retrouver cet autre monde magicien qui était le mien, les âmes des choses.
Texte/Illustration : Anna Jouy