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Encore un matin, beau et blond sous mes doigts.

J’aime ces petits matins où l’océan, mon père, se retire et me laisse un immense tableau vierge.

Tout m’est permis.

Mon père, Neptune m’a donné ce don. Mes sœurs disaient que j’étais sa préférée, et qu’il m’avait fait le plus beau des cadeaux, le don de l’Art. Elles disaient qu’elles n’avaient hérité que du mauvais côté des océans.

Elles ont la lourde tâche de préserver notre monde des bêtises des hommes. Je reconnais que leur travail est de plus en plus lourd. Moi, je n’ai rien d’autre à faire que d’exercer mon talent pour que le monde admire notre océan, pour que les hommes l’aiment. Secrètement, je me dis que si je réussis mon travail, les hommes apprécieront tant la mer, qu’ils n’auront plus envie de l’exploiter ou de la détruire. En fait, c’est qui sauverai le monde !

Que croient-elles mes harpies de sœurs ?
Que c’est facile peut-être !

A l’instant précis où la lumière pointe derrière l’horizon, je rassemble mon orchestre et je laisse libre cours à mon imagination.

Mes musiciens attendent que je sorte des vagues et que je me place en haut de la dune.
Ils retiennent leur souffle.
Ils sont prêts.

Musique Maestro !

Premier mouvement : Allegretto Accelerando. Les vagues glissent sur l’estran, se chargeant de sel et de sable. La musique monte, descend, glisse, s’insinue sous les algues, les soulève et se retire. D’abord les violons, puis les cuivres, puis les cymbales….

Second mouvement :  Adagio Cantabile : Le sable devient mouvement, il danse avec le sel, s’étale et valse dans le ressac. Saturé d’eau, il dérape entre les galets, lèche les laisses de mer. Il serpente sous les courants, il coulisse sous les notes du vent.

Troisième mouvement : Espressivo Lento. Le sable se retire des vagues, avec une infinie douceur. Le vent se lève et le retient. Ils joutent, titubent et se traînent l’un l’autre par les cheveux.

Le silence retombe sur l’estran.
Les premiers promeneurs se montrent. Ils vont pouvoir admirer notre œuvre.
Chut ! tout le monde regagne ses pénates en silence…

Je m’élève légère au-dessus d’eux. Ils ne me verront pas de toute manière, je suis si transparente. Je veux voir la réaction de ce petit garçon. J’aime tant voir leur sourire devant mes œuvres…

Il court, les cheveux au vent. Il rit. Il aime le vent !
Il est beau cet enfant, si beau avec ses boucles brunes et ses fossettes.
Il s’arrête. Il lève les bras vers le ciel ;

« Maman ! Maman ! Viens voir, comme c’est beau ! »

Ça y est : il a vu mon œuvre. Oh comme j’aime son sourire. C’est ma plus grande récompense, le sourire des enfants.

Sa mère s’approche. Elle regarde les arbres que j’ai dessinés sur l’estran, elle regarde la lumière qui joue sur les ombres et habille mes baobabs d’étincelles. Elle sourit comme son fils et dit :
« Tu as raison c’est très beau ce que l’océan dessine sur le sable en se retirant, vraiment très beau ! Ne marche pas dessus, ça sera dommage de le faire disparaître… »

L’enfant lève les yeux vers le ciel et lui répond :

« Je ne vais pas l’abîmer maman, je ne voudrais pas faire du chagrin à la jolie fée qui l’a dessiné ! »

La mère rit et ébouriffe sa tignasse en passant.

« Mon fils, j’adore l’imagination que tu as ! »

Elle part en courant le long de l’estran en lui faisant signe de la suivre. Avant de lui obéir, l’enfant se tourne vers moi et me fait un clin d’œil en disant :

« Merci petite fée, ton dessin il est très joli ! »

Et il part, en me faisant un signe de la main.

Cette journée commence très bien. Encore un matin, beau et blond sous mes doigts. Tant qu’il y aura des enfants et des matins blonds, je ne me lasserai pas de dessiner pour eux…

 

Texte et photo : Marie  Christine Grimard