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Bougie

Je dormais paisiblement dans ce placard poussiéreux depuis des lustres. Elle est venue le fouiller ce soir-là, fébrilement, je me demandais ce qu’elle cherchait. J’étais retranchée derrière un rempart de vieux pulls, bien au chaud et à l’abri de la lumière du jour depuis que sa mère m’avait rangée là, quelques jours après Noël. Mais je ne me souviens plus en quelle année…Peu importe l’année et la durée de mon silence. Voilà que je reprends du service !

Elle m’a installée sur le rebord de la fenêtre.

Je suis gelée !

Passer brutalement de la chaleur de mes vieux pulls, à l’air extérieur en ce soir de novembre. Elle aurait pu attendre un peu que je m’acclimate !

Enfin, je vais faire mon travail quand même. Eclairer la nuit et résister à ce vent glacial, jusqu’à ma dernière goutte de cire translucide.

J’ai de l’énergie à revendre, je l’ai contenue durant si longtemps. Ma flamme monte dans le ciel noir, vacille, se contorsionne, épouse les volutes du vent. Nous dansons ensemble sur un air de valse. C’est bon, je suis heureuse de me dégourdir un peu les braises. Une mèche est faite pour brûler et je m’engourdissais au fond de ce placard !

Dès que la nuit est tombée, je les ai vus défiler devant mon appui de fenêtre. Ils étaient vêtus de sombre, le visage tendu, le regard inquiet. Je ne comprenais pas pourquoi ils étaient si nombreux. Un flot continu de gens de toute taille, de tous âges, de toutes couleurs. Ils avançaient par petits groupes, ou solitaires, se dirigeant tous vers le même point.

Quelques dizaines, puis des centaines.

Je les voyais marcher, sans comprendre ce qu’il se passait mais je sentais bien que quelque chose d’important était arrivé qui fédérait tous les gens dans un même élan. Ce manège durait déjà depuis de longue minute quand un jeune garçon, tenant dans la main un lumignon éteint me désigna du doigt à sa mère.

  • Regarde maman, je pourrais rallumer mon lumignon avec la bougie qui est là sur la fenêtre ?
  • Oui, mon petit, répondit la mère, en jetant un coup d’œil dans ma direction, je ne pense pas que les propriétaires te refusent un peu de feu.

L’enfant s’approcha de moi, un peu timide, me fixant de ses yeux clairs. Il tendit la main vers ma flamme en hésitant un peu, brandissant la mèche de son lumignon comme une supplique. J’eus soudain peur de le brûler. Je penchai mon flambeau tremblant vers ses doigts fins profitant d’un léger souffle de vent pour embrasser sa courte mèche. Son visage s’éclaira soudain à la lueur de son minuscule foyer, et le sourire qu’il m’offrit illumina la nuit alentour. Il me fixa droit dans les yeux, les siens emplis de reconnaissance, et dis dans un souffle :

  • Merci petite flamme, j’emmène ta sœur là-bas…

Je me demandais où pouvait être ce « là-bas » quand un groupe de jeunes gens imita le petit garçon, venant éclairer d’autres bougies à ma flamme. Me penchant un peu vers la rue, j’aperçus près du carrefour, un morceau de trottoir où avaient été déposés des centaines de lumignons semblables. Quelque chose d’important se déroulait et une petite partie de moi allait y participer. Je me sentais fière de mes filles, sans trop comprendre pourquoi.

Et je sus alors que la minuscule étincelle qui m’habitait était plus vaste que le monde, en écoutant la mère du jeune garçon lui expliquer :

  • Il y a longtemps, un homme très sage que l’on appelait Bouddha a dit : « On peut allumer des milliers de bougies à partir d’une seule bougie sans en abréger la vie. On ne diminue jamais le bonheur en le partageant. » Tu vois, ton lumignon, est une partie de cette chaîne, et tous ceux qui le regarderont briller, comprendront l’amour qui brûlait dans ton cœur en ce jour.

 

Texte : Marie-Christine Grimard