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Ce sera encore une belle journée… La plus belle depuis longtemps.

Je vais rester là, au soleil.

Ils ne me demandent plus grand-chose maintenant de toute manière, sauf quand les enfants reviennent pour les vacances. Mais j’aime aussi le promener sur ma croupe, ce qui me permet d’aller voir si le marais a changé depuis l’été dernier.

Ils m’ont laissé dans ce marais mouillé depuis trois ans, mais je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Je vis dans ces herbes folles au goût de sel et d’embruns. Les cormorans égarés viennent parfois me survoler, et je leur fait entendre ma désapprobation. Je ne tolère que le héron blanc, celui qui niche derrière la pinède. J’aime bien quand il vient me tenir un peu compagnie le soir, après son repas. Il plane au-dessus des étiers, puis plonge à pic et sans bruit. J’entends une explosion d’écume retentir dans les joncs lorsqu’il se décide à plonger, puis son cri de contentement. Une fois repu, il vient de percher près de moi, sur le mur de l’ancien pigeonnier, une ruine que nous affectionnons tous les deux. Il claque du bec puis ricane dans son jabot. Un véritable cabot !

Si mon frère me voyait, je suis sûre qu’il pousserait un hennissement moqueur. Il a toujours été méprisant avec tout ce qui n’était pas équin. Pour lui, notre race est la plus belle, la plus noble, la plus forte. Il a un peu raison, nous avons traversé les millénaires du haut de nos quatre pattes. Les hommes n’auraient jamais survécu sans nous. Ils n’ont même pas compris à quel point nous leur étions supérieurs, plus rapides, plus forts, plus résistants qu’eux. Plus intelligents aussi ! Mais chut … il ne faut pas l’ébruiter, après ils essayeraient de nous découper pour comprendre la source de notre supériorité…

Alors, je me contente de rester là, au soleil, allongé dans les graminées ondulantes, croquant l’herbe odorante et me réglant de son petit goût iodé. Surtout, ne pas paraître ce qu’ils ne veulent pas que je sois. Réserver cela pour les fées, lorsqu’elles sortiront danser sous la lune. Me garder libre pour elles, pour les emporter sur mes ailes lorsqu’elles vont rendre visite à l’étoile-mère.

Une seule fois, quelqu’un nous a surpris. La petite Marie a assisté à notre retour. Nous étions couverts de rosée et elle est restée muette de saisissement. C’était le jour de la rentrée, elle n’avait pas envie de quitter la maison pour des longs mois de pensionnat. Elle était sortie aux premières lueurs de l’aube pour me rejoindre dans la prairie. Mais nous n’avions pas vu que l’aurore filait dans le vent, et nous avons pris du retard. Elle nous a vus atterrir derrière le grand pin dans une gerbe d’étincelles.

Elle m’a regardé comme si j’étais le soleil lui-même et je n’oublierai jamais son regard émerveillé, comme si elle était soulagée d’avoir enfin la confirmation de ce qu’elle avait toujours su. Comme si elle avait oublié toutes ses peurs. Elle est venue vers moi, a entouré mon encolure de ses bras, et frottant son front contre le mien a dit :

« Attends-moi, je reviendrai dès qu’il auront compris que je ne serai jamais une des leurs. »

Et depuis je l’attends. Voilà des mois que je l’attends.

Mais aujourd’hui, je sais qu’elle reviendra. Ils ne me l’ont pas dit, mais je le sais parce que l’aube avait la même couleur que ce jour-là, et que le vent était sucré. Je le sais parce que cette nuit, elle est venue me chevaucher. Alors je vais m’approcher de la barrière de pierre et l’attendre.

Ce sera une belle journée… la plus belle depuis longtemps.

Texte et photo: M. Christine Grimard