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Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.Ce matin, l’air est chargé une odeur de sciure.

J’aime cette odeur chaude, orangée, musquée, boisée. J’imagine que l’odeur du santal ne doit pas être plus savoureuse, ni celle de l’olivier.
Cette odeur envahit toute la clairière, elle ondule dans le vent du matin, elle tourbillonne autour des fourrés et me revient de plein fouet. Elle me berce de ses effluves dorés.
Je l’aime …

Quel est cet oiseau noir qui me cache le soleil ? Il tourne au zénith entre les cimes des grands pins. Il tournoie lentement suivant une spirale invisible. Il plane puis descend imperceptiblement. Je le suis des yeux, et soudain je le vois piquer vers moi. Il va s’écraser sur mon tronc !

Il s’est posé sur moi, juste sur mon visage, en plein milieu de mon âme.
Ce manque de respect me sidère.
Comment a-t-il pu faire une chose pareille ?
Comment ?

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Cette seconde où le temps se suspend et où je réalise…
Cette odeur de sciure musquée, boisée, sucrée, c’est celle de mon sang !
Ce silence et ce froid qui m’envahissent ! 

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Je n’existe plus. Où sont mes branches et mes feuilles, où est mon écorce ? Ils m’ont écorché vif, m’ont dépecé, m’ont désarticulé. ils m’ont découpé en copeaux. Ils m’ont éviscéré. Ils m’ont amputé, effeuillé, débité. Ils m’ont tué.
Et pourtant, je suis là, écorché à ciel ouvert, étalant mes cernes de croissance sous le soleil qui brûle mes souvenirs. Les enfants des écoles pourront venir étudier la dendrochronologie grâce à mon sacrifice. On leur expliquera qu’au second de mes cercles est mort la troisième république. On leur expliquera que j’ai connu des guerres et des tempêtes mais que rien ne m’avait abattu avant que ce sauvage armé d’une tronçonneuse ne vienne m’assassiner !
Que vais-je devenir ? Qu’ont-ils fait de ma chair ? Qu’ont-ils fait de ma vie ?
En me concentrant un peu, je sais que je peux faire repartir de mon collet, quelques rejets vigoureux, et que si je le fais discrètement en les prolongeant un peu sous l’ombre du grand chêne, ils ne les verront que quand il sera trop tard pour les arracher. Il faut que je me concentre. Il faut que je survive à cette espèce sauvage et sans scrupule qui veut se rendre maîtresse de ce monde. Si personne ne résiste ils auront bientôt tout détruit.

« Toi la corneille qui m’écrase le nez sans vergogne, va prévenir les autres. Vole au-dessus des collines et des futaies, dis-leur ce qu’ils m’ont fait ! »

Mais je m’épuise à crier ainsi, il faut que j’économise les forces qui me restent ou je pourrirai lamentablement au prochain hiver.

Le pire je crois, ce n’est pas de ne plus sentir le soleil réchauffer mon écorce ni le vent jouer dans mes feuilles, le pire c’est de ne pas connaître le sort de ma chair. Que feront-t-ils de moi ?

J’aimerais qu’un bûcheron barbu sculpte le visage de sa bien-aimée dans mon tronc, et qu’il passe le reste de sa vie à me contempler. J’aimerais que mes planches servent de support aux cordes d’un piano et passer le reste de ma vie à jouer Mozart ou Satie. J’aimerais finir en cabine de plage et entendre le ressac venir lécher mes orteils aux marées d’équinoxe. J’aimerais que le sommet de mon tronc soit choisi pour compléter le mas de ce navire qui emmène les enfants des villes apprendre la mer. J’aimerais que mes branches finissent en pied de lampe pour que j’éclaire la page du poète qui écrira mon histoire. J’aimerais …

Après tout que me reste-t-il d’autre que le droit de rêver à toutes les vies que la providence voudra bien donner à la chair de ma chair ?
Que m’ont-ils laissé d’autre que mes rêves ?

Je crois que j’ai dû faire un mauvais rêve.

Texte : Marie-Christine Grimard