Douleur danseur

Ça fait belle lurette qu’elle attend son heure. Justement la voici, souriante, dans sa robe noire bustier, au milieu des rires et des de la musique des années 80. Voyage, voyage… Elle lève son verre de champagne comme nous autres et nous l’embrassons comme les autres en souhaitant à chacun le meilleur. En s’approchant d’elle, on remarque qu’elle a quelques cheveux blancs et des rides au coin des yeux. Elle a vécu et souffert comme nous autres et souffrira encore. Elle le sait bien, elle n’est pas née de la dernière pluie. Malgré sa jeunesse, elle est déjà vieille de toutes celles qui l’ont précédée. Pour l’instant elle nous sourit et nous lui sourions. Plus ou moins ivres, nous la croyons belle. Elle sourit et son sourire parle.

Souriez si vous voulez que la vie vous sourie. Je serai douce et belle et tendre et clémente, pour vous tous mais aussi pour les autres, ceux qui ne vous sourient pas. Une ombre au sourire, et l’on rayonne déjà moins. Souriez de toute façon. Comme si vous étiez tout le temps filmés. Souriez de toutes vos dents. Sourire, c’est à la fois la décence et la défense des petits contre les grands ; c’est aussi la richesse du pauvre… Si, si je vous assure ; je ne parle pas des sourires obséquieux et serviles mais de vrais sourires. Sourire demande beaucoup plus d’efforts que de se mettre en colère. J’en sais quelque chose moi qui pratique les deux à part égale, avec plutôt une tendance à la deuxième ces derniers temps. Avec un sourire on obtient beaucoup et l’on désarme l’agression, c’est utile par les temps qui courent.

Quant à moi, je ne suis pas dupe. Je l’observe, elle et son sourire de façade. J’ai longtemps eu un vrai sourire de façade. Sur les photos on me voit tout le temps sourire (j’ai déchiré toutes les autres) et l’on me donnerait le bonheur sans condition. Moi seule sais à l’intérieur comment et combien ça pleure. Ce sourire, je le portais quand j’avais envie de crier de douleur. La danse s’apprend d’abord dans la douleur. Faire de son corps un esclave docile et de son visage un masque de douceur, ça laisse des marques. Jusqu’au jour, où l’on dit non aux deux : au sourire de façade et au corps esclave. Mais il est déjà trop tard. Le pli est pris. Quand surviennent les premières tristesses, les autres ne comprennent pas et disent que vous êtes insensible. Vous continuez à sourire. Comme elle, là, qui danse un verre de champagne à la main. Elle ressemble à l’autre, à la même place avec le même sourire. Soudain, j’ai envie de la tuer, là, tout de suite sur la piste de danse.

L’autre aussi nous a souri et nous lui avons souri en retour. Nous nous sommes bien fait avoir. En véritable perverse, elle nous a menés par le bout du nez. Elle a fait de nous des pantins rêveurs incapables de couper leurs fils qui marchent droit devant parce c’est comme ça, il faut aller de l’avant, même si l’on aimerait s’attarder sur la rive et regarder les demoiselles bleu-vert au dessus de l’eau. Nous étions récompensés par son sourire. La fête ne dure pas. Un jour soudain, elle cesse de sourire. Elle s’acharne à ruiner toutes nos entreprises, tous nos plaisirs et pour finir elle tue. Elle arrache la vie de quelqu’un que nous aimons. Longtemps nous ne pouvons plus sourire. Alors, la nouvelle année, là, avec son sourire de façade sur la piste de danse, elle ne m’aura pas. Je danse sans la regarder. Moi aussi je souris.

Le plaisir et la joie arrivent au moment où l’on ne décide plus rien. Du coup, on se met à sourire bêtement. Béatement. Car à l’intérieur, il y a un autre sourire. Derrière le sourire extérieur, il y a un sourire intérieur. Elle m’adresse un sourire enjôleur. J’ai la faiblesse de lui répondre. Que l’année 2015 vous sourie donc ! Que celles d’avant aussi vous sourient ! Même les plus dures, les plus cruelles, les plus tueuses ! Songer aux plus douces comme à de vieilles amies parties en vacances au soleil qui vous enverraient une carte postale de temps en temps. « Bons baisers et pensées de l’année 1989 ». Ne pas penser tout de suite à 2014, se venger plus tard avec un sourire dans l’écriture… Danser cette première nuit en lui souriant vraiment.

Texte : Christine Zottele