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Nikita

Elle m’a installé devant la fenêtre. J’ai eu de la chance. Katy la girafe, elle, a échoué sur la console de l’entrée, où l’air glacé vous transperce, dès que quelqu’un ouvre la porte. A mon âge, je n’aurais pas pu le supporter longtemps. Ma fourrure a disparu depuis longtemps, à force de se serrer contre moi, on me l’a usée jusqu’à la trame.

Je n’avais pas compris pourquoi elle nous a tous ressortis du carton où l’on dormait depuis quarante ans. J’ai cru qu’elle allait faire des travaux de rénovation dans le grenier, qui en aurait bien besoin, entre nous soit dit. Elle nous a répartis dans toute la maison, comme si elle avait besoin de compagnie. Ce que j’ai eu du mal à supporter, c’est le silence. J’étais habitué à des cris, des rires, des chansons hurlées joyeusement et faux, à tous les étages. Mais durant les années où je m’étais endormi dans ce carton, tout avait changé dans la maison. Il m’a fallu quelques jours pour réaliser que ce qui m’oppressait, c’était ce silence.

Parfois, elle allumait la télévision, et là c’était pire encore. Une avalanche de bruits, de phrases prononcées par des voix inconnues, de musiques tonitruantes, d’éclairs de lumière. Si j’avais pu, j’aurais collé mes pattes sur mes oreilles. Nicolas faisait toujours ça quand quelque chose l’effrayait, il commençait par me boucher les oreilles, ce qui le rassurait aussi. Il était tranquille, lorsque je l’étais aussi, joyeux ou triste à l’unisson de mes émotions. Lui et moi, on était en parfaite symbiose. Cet enfant a toujours eu un cœur d’or. Je crois que c’est lui qui me manque le plus.

Elle est souvent triste depuis leur départ, même si elle ne le dit jamais. Elle ne se plaint jamais de rien d’ailleurs. Elle a toujours été courageuse. Mais quand elle a appelé son amie, l’autre jour, j’ai bien entendu qu’elle était très heureuse de leur venue pour la période de Noël. Elle expliquait la manière dont elle voulait décorer la maison pour lui donner un air de fête, comme elle le faisait quand ils étaient petits. Elle souriait en expliquant qu’elle avait retrouvé leurs jouets préférés, qu’elle avait disposés dans la maison pour qu’ils aient le plaisir de les voir dès leur arrivée.

J’ai bien vu qu’elle avait les larmes aux yeux quand elle m’a regardé en parlant de Nicolas. Elle lui a expliqué de nouveau pourquoi il m’avait prénommé Nikita, l’année où ce président russe s’était fait remarquer avec sa chaussure. Il trouvait que ce prénom était drôle et doux, comme moi. Pour un peu j’en ai presque pleuré aussi, voilà si longtemps que je n’avais pas entendu cette histoire. J’ai eu l’impression de faire un bond vers le passé.

Les jours suivants, elle a retrouvé les « décorations de Noël », elle en a trois cartons entiers. Celles que je préfère, ce sont les boules en verre décorées de volutes dorées. Je les ai tout de suite reconnues lorsqu’elle les a libérées de leur protection de soie. Elles étaient toutes intactes et belles comme au premier jour. Elle a décoré son sapin en fredonnant des chants de Noël, comme au bon vieux temps. Lorsque le sapin fut entièrement pavoisé de rouge et d’or, elle a ajouté sa fameuse guirlande électrique, célèbre dans tout le quartier, parce que c’était la première capable de scintiller sur le rythme de « Jingle Bells », ayant un haut-parleur intégré dans son transformateur. Son mari l’avait rapportée de Boston lors d’un de ses voyages d’affaire, et tous les voisins avaient défilé pour l’entendre, cette année-là. Il ne restait plus qu’à ajouter la touche finale, et c’est avec un large sourire qu’elle disposa au pied du sapin, les paquets qu’elle avait soigneusement empaqueté pour chacun.

Ils allaient arriver ce soir, quelques heures avant le réveillon. Elle était de plus en plus nerveuse et je commençais à l’être autant qu’elle. Je scrutais le ciel derrière la baie vitrée, espérant que ces gros nuages gris n’apporteraient pas la neige. Les routes n’étaient pas très bonnes par ici et l’on avait déjà vu des tempêtes de neige venir gâcher les fêtes familiales plus d’une fois !

Dans l’après-midi, une odeur de cannelle est venue chatouiller mes narines. Elle avait pensé à tout. Les petits sablés de Noël occuperaient la déserte quand ils arriveraient, entourés des treize desserts qu’elle avait disposés, selon leur tradition familiale.

Elle se cala dans son fauteuil tourné en direction de la porte d’entrée. Il lui restait quelques minutes avant que ses invités n’arrivent. Je la vit arborer un magnifique sourire lorsqu’elle se tourna vers moi et me dit :

« Voilà tout était prêt. Ils peuvent arriver, réveille-moi lorsque tu verras leur voiture entrer dans la contre-allée, Nikita… »

Texte: Marie-Christine Grimard
Photo: Craloskhu