Miró chat qui s'égare

J’aime le port. Sans doute parce qu’il est le lieu d’où partent les voyages. J’aime son odeur. Mazout, algues. Qui vous lave l’âme. Et souffle le vent du large. Quand j’entendis soudain derrière moi :

-Ah te voilà !

Je me suis retournée mais je ne l’avais pas reconnu. C’était le même ronronnement éraillé. Mais il poursuivit, donnant le sentiment de lire le fond de mes pensées.

-C’est normal que tu ne me reconnaisses pas ! Je change parfois de visage, de couleur, d’expression. Puis nous sommes très nombreux, nous les chats. Je ne suis peut-être pas celui que tu as rencontré la dernière fois. Mais nous nous parlons entre nous, nous nous racontons nos vies, nos voyages, alors,…
-Alors tu sais. Car vous conversez entre chats errants!
– Je voulais te raconter quelque chose qui t’aurait sûrement intéressée.
– Dis alors.
-J’ai entendu hier dans une salle, un groupe qui devisait.
-De quoi parlait-il ?
-Peu importe. Tu sais les gens ne font pas attention aux chats qui passent. Je me suis assis dans un coin et j’ai écouté la conversation.
-…
-Je les ais surtout regardés. Je lisais sur leur visage un même livre. Le livre des questions. Ils les portaient dans leurs regards. Leurs mains froissaient du papier. Ils tenaient un crayon et écrivaient, je ne sais quoi. L’une d’elles a croisé ses jambes et les a frottées voluptueusement entre elles. Et l’une a dit distinctement ceci : « Je voudrais savoir ce que je veux dire… Je voudrais apprendre à parler de mes questions ». Un autre a dit : « Je voudrais apprendre à écouter les questions des autres. Ne pas être tout le temps centré sur moi ». Ils s’observaient. Hommes, femmes.
-Mais c’est passionnant.
-Oh ce n’est qu’un début. Des déclarations d’intentions. Reste à les mettre en actes. Ils parlaient. Et je voyais leur vie en parallèle. Ils avaient tous des idées si diverses. Comment allaient-ils se rencontrer et de plus se parler ? Pourront-ils s’écouter ? Et de plus, s’entendre ?
-Peut-être qu’ils cherchent seulement leur texte. Et qu’il leur faut juste un interlocuteur pour pouvoir le construire.
– Et toi dans l’affaire, le chat ? Tu écoutes, tu regardes, tu soupèses… Au fait, pourquoi m’as-tu interpellée ?
-Je me promène. Un jour ici, un autre là-bas, je suis ailleurs, toujours ailleurs. Je me sens libre. Je me sens heureux. C’est pour ça que je t’ai interpellée. Je miaule, je ronronne, je fais mes griffes, un quotidien de chat, quoi… Mais quand la parole circule, le temps semble différent. Tu ne trouves pas ?
-Ah ? Ce n’est pas un peu plat non ? Il est vrai qu’on dit que les gens heureux n’ont pas d’histoires.
-Tu t’égares. J’ai plein de soucis dans ma vie. Comme tout le monde. Mais j’en épargne les autres. Mon voisin ne supporte pas les chats. Ni ce que je porte, ni mon bleu, ni mon rouge ni mon vert. Il me trouve primaire. Le chat que j’ai écouté hier soir était frileux vis-à-vis des autres. Contact pas facile. Il y avait à côté de lui, des chats compliqués. Au bout d’un moment tu as envie de t’échapper. Mais il faut quand même être là. C’est tout un travail d’être heureux. Tu n’as pas l’air de le savoir.
-Tu réfléchis pour l’être ?
– Surtout pas. N’as-tu pas remarqué que ceux qui réfléchissent trop…
-Oh arrête. Je te vois venir avec tes gros sabots…

Il s’était installé un peu plus loin. Il s’étirait. Frottait ses moustaches avec sa patte recourbée. Conversait. Tout en observant les oiseaux. Les mouches. Et puis les libellules. En cette fin d’été. Trempée dans l’encre des mots. A l’ombre des charmilles en fleurs.

-C’est tout un travail d’être heureux. Un labeur permanent. Se détacher de certains liens, pour rester ainsi, ou pour en créer d’autres. Et parfois c’est un lien délié qui arrive. C’est ma trouvaille d’hier. J’étais heureux. C’était un lien libre. Tu vois, les gens imaginent souvent les liens comme des chaines. Un lien libre. Lié et délié. Mais pas aux mêmes étages. Quelle aventure !
-Etre heureux pour toi, ce serait être lié et libre à la fois…. Tu pourrais en faire un tube de l’été. Avec un refrain qui tourne en boucle dans la tête. Cela marcherait très fort. Ah ! Qu’est-ce que cela se vendrait ! Un air, un refrain, très simple et qui ne te lâche pas.
-Ah tu crois ?!
– C’est ce qu’ils apprennent dans les écoles de commerce.
-Cela n’a ni queue ni tête ce que tu racontes. Mais tu m’as donné des idées. Tiens, tu vois, J’ai l’idée d’un livre…
-Ah toi aussi ! Je me demande ce qui vous donne envie à tous, d’écrire et de plus écrire des livres… T’imagines, on aurait tous, fomenté en nous, le même livre… Difficile à commercialiser !
-Nous lisons tous peut-être le même livre. Mais chut ! ne l’ébruite pas. J’ai ma petite idée là-dessus. Il est en nous, et chacun le formule sous une version différente. Ah ! Bon titre ! Je note.
-Tu t’égares !

Il ne m’écoutait plus. Heureux. Avec son titre sous la patte. Il avait disparu dans la foule des chats errants. Avec sa connexion internet cachée sous son tapis de souris. Je pensai alors à une histoire : un chat de campagne avait été emmené par son maître dans un appartement de ville. Il a fallu lui donner des phérormones pour qu’il s’acclimate dans son pauvre petit espace étriqué, lui qui vivait de fleuves, d’étendues verdoyantes et de ciels sans fin. Pauvre petit bonheur artificiel d’hormones frelatées.

Je me suis demandé si les phérormones de mon chat n’étaient pas son idée de lien libre. Une liberté frelatée car enchainée par une patte et gambadant des autres pattes, dans des rêves de prairies sans frontières.

Mais je la trouvais pas fondamentalement fausse non plus.

Texte : Lanlan Hue
Image : Miró, le chat qui s’égare