Chat Aioyama

-Oh que je suis contente de te retrouver !
– Ah, on se connaît ?
-Tu ne me reconnais pas ? Nous avons déjà discuté ensemble face au port, il y a quelques mois.
-…
-J’avais besoin d’échanger avec toi. Je te cherchais partout…
-Je suis là.
-Vois-tu, je voudrais écrire.
-Bonne idée. Mais beaucoup déjà l’ont eue. Alors écrire, tu sais, ça ou autre chose…
-Oh, là n’est pas ma question.
-Vas-y.
-Tu vois, je cherche comment écrire. Il y a quoi écrire. C’est sûr. J’ai un tas d’histoires dans ma tête. La matière ne manque pas !
-Fais attention, ce sont souvent toujours les mêmes. Que des anecdotes finalement…
-… ?
-Quand je ne sais pas quoi faire, je vais dans les bibliothèques et je lis. Ce sont souvent les mêmes histoires qu’on retrouve. Minuscules.
– Ah bon ?
-Tu veux que je t’en raconte une ?
-Oui.

Le chat lâcha la grenouille qu’il avait dans la bouche. Il réfléchit. Et commença.

-J’ai lu l’histoire d’une femme possédée, écrite par Gallien.
-Et alors ?
-Et bien, j’ai lu presque la même, des siècles après. On les appelait les sorcières. Et puis encore dans des romans. Et puis après encore dans d’autres ouvrages, écrits par un certain viennois, au début du XXème siècle. Et puis…
-Ah là, je t’arrête. Voilà peut-être ma question. Tu me dis quelque chose. Et te voilà en train de le démontrer en amenant des faits, des dates, des écrits. Et tu argumentes. Tu assènes. Tu es un chat rationnel finalement.
– Je ne me vois pas comme ça pourtant.
-Attends, je me demande si écrire des histoires ne met pas plutôt le lecteur en présence avec ce que tu racontes. Tu racontes et blablabla et blablabla. Et quelque chose surgit au sein des mots usuels. Etrangeté venant fissurer le familier. Au sein de paysages qu’on n’aurait pas forcément visités, comme vus d’une autre planète.
– D’autres ont fait cela. De grands artistes.
– Tu imagines, tu vois, tu ressens. Puis tu rentres dans le tableau. Comme par une porte dérobée. Et c’est peut-être l’antichambre de son expérience. Sans que tu ne t’en rendes compte.
-J’ai trouvé ! Voie de la démonstration ou voie de la monstration, c’est ça que tu veux dire ?
-… Tu es très rationnel le chat !
-Il y a une épaisseur de la monstration. Tu montres en 3D en quelque sorte. Alors que quand tu démontres, tu suis un fil, tu aplanis. C’est du 2D. Tu les opposerais ? s’exclama le chat
-Je ne sais pas. Ce n’est pas si simple. Elles ne s’excluent pas. Dans la démonstration, il y a le plaisir de la clarté. C’est sûr. Mais il y a toujours des ombres dans l’affaire. On le sait bien. La monstration alors pourrait venir à la rescousse. Pour changer de registre. Comme on change de point de vue quand on est dans un paysage. De focale quand tu prends une photo.

Je réfléchissais et le chat poursuivit.

-Oui oui, la voie de la monstration amène aussi à penser, à élaborer, à construire, créer peut-être, s’emballa le chat dans son ronronnement éraillé que je lui connaissais bien. Je l’entendis encore raisonnant jusqu’au bout… m’entendant de sa planète toute carrée. Avec des surfaces planes raboutées et mises bout à bout. Je le pris en affection. Il poursuivit pourtant. Comme mettant un pas dans un no man’s land.
– Qui a déjà dit que les artistes nous précèdent ?
-Oh tant de monde, et dans tant de domaines. C’est un constat. C’est un fait. Oh et puis tu me fatigues ! Tu raisonnes là aussi.
-…
-Quand tu n’es pas là, je te parle, le chat. Et quand tu me réponds, ça parle en moi. Cela grouille de mots et cela me relance.
-Es-tu bien sûr que je sois chat ? Et de plus le chat que tu cherchais ?

Soudain je le retrouvais avec son pesant d’énigmes. Il avait raisonné comme pour montrer le vide. Désignant son amitié avec l’inanité.

-…

Je le vis s’éloigner. Je me demandais effectivement avec qui j’avais devisé. Chat de raison ou chat pourchasseur d’énigmes ? Notre conversation avait été. Ni dispute sanglante. Assénant ses vérités. Ni consensus mou. Elle avait juste installé deux places possibles où dans l’entre-deux, des mots circulaient. Sans enjeu. Ni a priori. Juste pour chercher. Errer peut-être. Au plus juste de ce qu’il nous était possible de dire. A ce moment-là. Au plus près. Même quand cela semblait désigné seulement de loin.

-Dire au mieux !

C’était encore la voix du chat. Il avait encore changé de registre ! D’où venait ce ronronnement ? Je l’entendais seulement de loin. Mais surtout il riait. De quoi ou de qui, je ne sais. Il avait jeté ces mots. A la cantonade…Et les mots se dissociaient. Ils dépliaient des strates où des sens différents venaient diffracter. Du second au nième degré. Le vrai, le faux s’entremêlaient. Ils donnaient épaisseur, complexité, ombres et lumières. Intermittences. Atermoiements de l’être. Hésitations Parcelles. Suspens Sourire. Légèreté.
J’entendais les mots du chat. Je ne savais plus ce qu’il voulait dire. Mais surtout. C’était son ton qui m’avait mise en joie.

Texte : Lanlan Hue
Image : Aoyama, Chat avec grenouille