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Aedificavit 24

Hamlet s’avance et ne s’avance pas, pourquoi ai-je cette phrase en tête, des années plus tard, la même depuis des années, toujours la même, exactement, intacte, inchangée, pourquoi elle ? Pourquoi et selon quels méandres, dans ma mémoire, s’en revient-elle, elle, dans les replis et les méandres de ma mémoire, je n’ai jamais suivi leurs indications, je n’ai jamais su le faire aussi loin qu’il aurait fallu, aussi loin qu’il aurait été possible, il y a toujours un moment où je m’en retourne, sur mon ombre, où je m’en reviens sur mes pas, que je ne retrouve pas, que je ne sais pas identifier, je n’en finis plus de les remonter, et dans cette effort pour les cartographier, je n’obtiens rien. Que des archipels.

Pourquoi et selon quel méandre inexploré de moi s’en revient-elle sans que je l’appelle ni la cherche, sans que pour qu’elle s’en revienne, je n’aie fourni le moindre effort ? On dit qu’on écrit toujours le même texte, mais de cela je n’ai aucune idée, aucune réponse, je ne me prononce pas, j’ai cela en tête seulement, sans aucune certitude ni incertitude, et de ce point de vue possible, un autre le serait tout autant, je la regarde se déployer, selon sa ligne mélodique, toujours la même, j’en viens à la reconnaître sans hésitation, dès qu’elle se présente à mon esprit, avant même qu’elle se formule seulement, il n’en est plus besoin.

Depuis les nuits qu’elle me hante, sans angoisse, sans inquiétude, dans l’immobilité suspendue, je n’ai même plus besoin de la formuler et elle n’en vient que très rarement à frôler mes lèvres. Hamlet s’avance et ne s’avance pas. Cela en vient à être l’histoire de cette phrase qui autrefois se déploya dans le souffle et le vent d’une nuit d’été, mais s’en allant se perdre dans les lointains de la mémoire, là elle se dépouilla de tout ce qui l’avait entourée, explications et précautions, je suppose, et des échos sonores, surtout eux, obstination pure de la pensée, puis d’eux, elle en vint à se dépouiller, à se dépouiller de ce qu’elle fut, jusqu’à me revenir de ces lointains telle qu’alors je l’ai entendue s’articuler dans mon esprit, dans cette nuit intérieure dont elle s’éloigna puis elle me revient, dans un souffle, de ma nuit intérieure elle s’en revient, et de nouveau j’affronte sa ligne mélodique. Je n’ai rien fait d’autre que l’écouter, rien d’autre que la laisser se déployer, il suffit d’avoir l’oreille juste, et de lui prêter toute son attention.

Il y a si longtemps qu’elle me hante que je connais parfaitement sa ligne mélodique, elle me revient le soir, quand je ferme les yeux, Hamlet s’avance et ne s’avance pas,  il faudrait que je pense à autre chose, autre chose pour que le texte avance, autre chose pour que je m’avance, et toujours cette même phrase en tête, qui revient, s’entête, Hamlet s’avance et ne s’avance pas, je me souviens de lui aux bords de la scène, très exactement, il s’avançait tellement, il avançait tellement, jusqu’aux bords du déséquilibre, qu’on aurait dit qu’il allait tomber, on finissait par ne plus écouter, parfois on n’écoutait plus tout à fait, on regardait seulement toute trace possible de son déséquilibre devenant trop flagrant, on était suspendu à lui, à lui à son équilibre, peut-être moins à ses paroles du moins devaient-elles, je le suppose, entrer dans une strate très silencieuse de soi. On regardait, et il savait cette attente, et ce bruissement des questions qui n’avait rien de sonore, qui était seulement dans notre respiration,  il s’avançait et ne s’avançait pas. Je suis reparti avec cette phrase en moi — Hamlet s’avance et ne s’avance pas  — et je me demande si elle n’est pas dans toutes les phrases que j’essaie d’écrire, si toute phrase que j’écris n’est pas un commentaire de cette phrase, comment la taire ?, suspendue au souffle du vent de l’été. Mais au fond ce n’est pas très important, il reste cette question, dans un souffle de vent et d’été, cette phrase et soi, pantin cherchant recherchant un équilibre possible, n’importe lequel aux bords de la chute. Hamlet s’avance et ne s’avance pas.

Texte et photo : Isabelle Pariente-Butterlin