Erbalunga via google street

Dire Valparaiso et rêver – dire Kerguelen et rêver – dire Vancouver et rêver frileusement – dire Ténéré et rêver à perdre tête,et dire Erbalunga et rester bloquée sur un rêve qui devrait être un souvenir.

Le souvenir d’une toute petite enfançonne trébuchante un peu, à côté du couffin où dort sa petite soeur… sur une terrasse, devant la mer, je pense, ou pas loin, la mer n’est jamais très loin à Erbalunga.

Je sais, pour l’avoir appris, et pour avoir rencontré fugitivement, plus tard, à la fin de notre adolescence, certains des onze enfants de cette famille, les aînés, mes contemporains, que c’était dans le jardin d’un couple, un peu plus âgé que celui de mes parents, protecteur, amical, et superlativement corse (avaient leur palais à Bastia), chaleureux et attentifs.
Mais ne suis plus cette enfançonne depuis très très longtemps…
et elle s’est effacée avec les ans, tant et tant d’années, tant et tant effacée qu’elle m’est étrangère.

Comment peut-on croire retrouver cet être qui n’existe pour moi que dans les mots de personnes maintenant mortes, ou inconnues ?
Comment m’attribuer, vouloir miens, la tendresse de sa peau, les fins cheveux souples, ses petits pieds ronds, et même les questions qu’elle se posait ?
Comment croire qu’on a été cette innocence, ces fossettes, cette découverte de l’odeur des fruits, de la tache du soleil sur les dalles…
Comment savoir si peur j’avais quand les visages adultes penchés sur moi n’étaient pas celui de ma mère ?
Et comment être sûre que la petite boule de chair écrasée de sommeil, poings serrés, dans le couffin m’était importante, présence vivante, petite personne et non un ajout à supporter dans mon petit univers ?

Je sais qu’un peu plus tard j’ai aimé la protéger, être son interprète, et que plus tard elle a pris le commandement, avec mon consentement soulagé lorsque les petits corps suivants sont arrivés..
Je sais seulement que c’était bien, que j’aurais certainement été heureuse si j’avais su ce que c’était qu’être heureuse ou malheureuse.
Je sais que je ne me souviens de rien, que je doute d’avoir été elle, même si bien entendu je sais que je l’étais bel et bien.
Je sais que le nom d’Erbalunga me ferait rêver s’il n’y avait pas cette petite fille à y placer… mais ce serait la trahir.

Texte : Brigitte Celerier