Elliott Wall – Bibliographie

Sur l’auteur :

Elliott Wall, Portland, Oregon, le 10 août 2023

Je suis né à Memphis, dans le Tennessee, en 1974, et j’ai eu une jeunesse itinérante et peu conventionnelle : ma mère et mon beau-père étaient administrateurs de maisons de retraite et étaient chargés de redonner vie à des établissements qui n’avaient pas été inspectés ; après un an ou deux, lorsque la situation s’était améliorée, nous déménagions dans une autre ville, généralement quelque part en Floride, « la capitale mondiale de la retraite ». Avec tant d’après-midi, de week-ends et d’étés passés dans ces endroits transitoires, je peux dire en toute sincérité que j’ai grandi dans des maisons de retraite et des EHPAD, et que j’ai même vécu une fois dans une tour de logements pour retraités pendant une sorte d’interrègne de quarante jours. Alors que tous les autres enfants de mon âge étaient à l’école, j’étais seul, reclus dans un appartement, à regarder des rediffusions des années 70 à la télévision, à dessiner, à lire des bandes dessinées ou Madeleine L’Engle, à errer dans les couloirs vides, à jeter un coup d’œil dans des salons silencieux, ombragés et déserts, ou parfois à descendre de l’ascenseur un peu trop tôt et me retrouver dans une étrange copie conforme de l’endroit où j’étais censé être. Il arrive que ce genre d’accident fortuit se produise encore aujourd’hui, un réveil que je vois comme salutaire quand je découvre que je suis passé inopinément de l’autre côté de « la barrière », pour me sentir comme peut-être Monsieur Hulot dans… un film de Tarkovski ?

C’est une obsession de ma vie, l’authenticité et l’incommensurabilité humaine — ne pas s’intégrer et ne pas vouloir s’intégrer, être légèrement déphasé et incomplet. Mon vœu ultime pour atteindre ce genre de liberté est de trouver une maison en dehors des États-Unis, en quelque lieu, de quelque façon — un lieu sûr, inspirant la beauté, un lieu où leurs problèmes ne sont pas les miens, puisque si je ne l’aime pas, je peux m’inviter à le quitter… ! Mais je ne peux prétendre avoir fait ce choix. Le monde serait meilleur si nous étions tous des anonymes, humbles devant tout ce qui est nouveau et merveilleux, plus proche du langage naturel, sans que nous nous cachions derrière le prosaïque et le sempiternel théâtre du quotidien.

Ne pourrions-nous pas en faire une biographie ? Une « esquisse de vie » tournée vers l’avenir.

Comme mon épouse et moi avons un enfant en bas âge, je n’ai plus le temps ni l’énergie nécessaires pour peindre sur toile les personnages et les scènes grandeur nature comme je le faisais depuis que j’avais quitté les beaux-arts au milieu des années 90. J’ai cependant trouvé un moyen de continuer à travailler : chaque matin, à chaque heure du déjeuner, chaque fois que je peux mendier, emprunter ou voler du temps, je travaille un peu à peindre des scènes et des formes avec de la matière sonore et vocale. Imaginer que le public porte l’un de ces audiophones utilisés dans les musées pour le guider dans une visite… non pas de mon art, car ce serait une course folle que d’essayer de tout décrire, mais plutôt de l’espace. Le terrain ou l’architecture des idées sur lesquelles l’art est fondé. L’art lui-même dans sa totalité, avec les motivations et les sensibilités qui le sous-tendent. L’art n’est pas une chose, ni un produit avec une quelconque spécification, mais un système d’interactions humaines, une démarche éthique et un contrat social. C’est pourquoi la philosophie sur l’esthétique a toujours semblé si superficielle, elle est toujours restée les mains vides, car incapable de produire une caractérisation de l’Art et de la Beauté. Il n’y a rien à découvrir ou à créer en soi, car cela ne ferait que prouver une caractérisation de nous-mêmes. C’est comme regarder un code informatique sans pouvoir l’interpréter ou le calculer. Faire de l’art, de la poésie, c’est être juste et beau.

Traduction : Eric Tessier