L’installation Estelas (2007) d’Olga de Amaral, présentée dans l’exposition « Olga de Amaral » à la Fondation Cartier, Paris, 2024 © Marc Domage

Une histoire peut-être ? Un intervalle, une fiction, une confession ? Il était, il est, il sera une fois, une fois seulement …

Le soleil se lève. Une brume orangée à l’horizon. Des humains s’activent, là-bas, loin de lui, dans les méandres de la vie sociale. Les bruits de la rue et quelques trilles d’oiseaux. Ou bien le chant de la campagne, un tracteur paysan qui passe. Des trilles d’oiseaux aussi, plus nombreux que les oiseaux des cités. Un lieu donc, mais qu’importe. Est-ce que tous les lieux se valent ?
Il se réveille à peine. Longuement, il étire son corps avant d’abandonner ses draps.
Ou est l’essentiel dans les vastes champs de notre existence ?
La nuit passée lui renvoie rétrospectivement sa charrette de rêves. Cette fois il avait dormi d’une traite, sans insomnie, sans ces cauchemars qui l’accompagnent généralement. 
L’âge aidant, nous en sommes là, toutes et tous, dans la mesure d’un sommeil en dents de scie et de réveils en sueur, le souffle court.
Il ne sait plus s’il y a encore en lui des histoires à raconter, des pensées à partager, des idées à faire surgir, des fables même qui illustreraient ses réflexions. 
Il fait quelques pas, quelques gestes amples et souples pour l’équation corps/esprit et un café avant le feu, avant le jeu. Il se plaît à profiter d’un peu de froid, la fraîcheur du matin le vrille. Il aime ça.
Le monde est magique, merveilleux et cruel.

Cette histoire ne trouvera pas son motif. Le temps a passé. Le soir s’accouple au repos. Les humains ont travaillé dans leurs habitudes et leurs automatismes. Ils ne gardent rien de leur journée de labeur, rien. Il n’y a que la fatigue. Il faut délibérément, consciencieusement décoller cette fatigue. Et rêver, ou faire semblant. Le monde n’a plus de consistance, tout est flou. Nous ne tenons rien. Les hommes ne chantent presque plus.

Il lit des pages et des pages dans des livres géants où des hommes cherchent des hommes – à défaut d’écrire il lit, son grain de plume s’est liquéfié -. Il s’était dit un jour :  » Ne plus jamais travailler, seulement faire pour soi. « .

Il bouge à la fin de ses lectures.
Il sort. Il marche et dans ses pas s’inscrivent d’autres mouvements. Il regarde son jardin et mille images s’impriment sur sa rétine. Il est dans la rue. Il est sur une plage. Nulle part. Dans une maison, une forêt. Il fait soleil ou il pleut. Il est seul. Accompagné. Il croise des multitudes. Plus rien n’accroche. Seules les images défilent.
S’inventer des vies, est-ce vivre ? Sommes-nous uniquement les cobayes de nous-mêmes ?
Les oiseaux en vol, est-ce le réel ou la réalité ?
Les hommes qui ne peuvent se libérer de leur fatigue sont perdus. Le vif ou le semblant, il faut choisir. 

Il n’y a pas d’histoire. La nuit revenue délaisse le mouvement. La fausse immobilité des étoiles sur le ciel découvert. Le ciel bouge cependant. Des humains dorment après l’amour. 
Il veille. Il parle aux arbres dans une pure obscurité. Nul ne peut l’entendre ni même le voir. Il chante aussi pour rassurer l’espace. Il pense que des insectes l’écoutent. Faut-il croire à cela ? Les ambiguës certitudes du jour se sont éteintes. Il ne reste que la souplesse du vent et l’impossible à éprouver, la légèreté à acquérir. 

Texte : © Zakane