Que feras-tu de mon désir
Grand escamoteur
quand la lune aura couché nos corps
sur le chemin descendant ?

La fumée des morts s’élève des bûchers de crémation
quelques cendres viennent jouer sur ma peau
Un linceul orange recouvre un corps froid
les pieds gris dépassent comme un dernier affront à la vie qui l’entoure
Des enfants mi- nus jouent dans l’eau
ils s’amusent à ramasser les pièces jetées du haut du temple par les dévots
Les singes espiègles se promènent de toit en toit
ils traversent la rivière et volent des bananes aux pèlerins
De faux sâdhus aguichent les touristes
les gurus se font ici concurrence
plusieurs guides essaient d’interrompre ma quiétude

Au bord du ghât, un vieil homme en dhoti fait ses ablutions
Une femme noircie par la crasse, édentée
apostrophe les passants
elle se recroqueville, mue par le silence
reprend ses invectives et éclate de rire

Neuf lingams me font maintenant face
je psalmodie quelques mots comme d’ordinaire je les bredouille
les lingams s’éveillent à l’écho de mes appels
je sens leurs forces qui approuvent mes choix
ils s’imprègnent de ma soif
Devant eux les nandis veillent
ils attendent un accomplissement
Mes tempes se réchauffent
quand, à la nuit tombante, un chœur
illumine le toit doré du temple

Que feras-tu de mon désir
Grand escamoteur
quand la lune aura couché nos corps
sur le chemin descendant ?

Texte : Arnaud Rivière Kéraval