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Un jour une rencontre 2

Quelque part en Californie. Un « business hotel » pour « business travellers ». Un souvenir coincé dans un espace-temps singulier, toujours prégnant. Au bord de la piscine, un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes, belles et beaux, sûrs de leur pouvoir, de leur savoir… Enjoués, rieurs, aux apostrophes courtoises ou arrogantes et toujours pleines d’esprit… « Witty », c’est ainsi d’ailleurs que tu me qualifiais, t’amusant de mon « english accent » dans cet Ouest américain. Le carrelage brun mouillé glissant sous mes talons, tu m’avais récupérée in extremis de ton bras solide, échangeant un sourire. Tu m’avais regardée arriver, détournant la tête au moment même où je passais le porche mais ce geste de me retenir venait confirmer un désintérêt factice. Dire que j’en étais flattée, oui. Mais au moment où je te saluais d’une bise sur chaque joue, voilà que tu t’empourprais, la blondeur de tes cheveux soulignant ton trouble. Pourtant ton regard bleu restait planté dans mon regard. Seule alors tout habillée autour de la piscine, tu me proposas d’aller me changer dans ta chambre, et m’en remis les clés le plus naturellement du monde. Touchante attention. Aucune arrière-pensée dans ton geste, une gentillesse désarmante, sans faux-semblant. Au moment où je m’engouffrais dans le hall, tu me rattrapais pour un détail… tu espérais que le ménage aurait été fait… tu étais indécis subitement… mais tu me laissas partir. Tu avais bénéficié d’une chambre à deux « Queen beds », dont un supportait ta valise ouverte, des piles de chemises rayées dans toutes les nuances de bleu, de rouge, des sweat-shirts immaculés, une écharpe, deux ou trois cravates – je ne t’avais vu en porter que lors du pince-fesses organisé par la compagnie… D’un regard circulaire, j’observais encore les chaussures cirées à terre, une sacoche, l’ordinateur fermé sur un guéridon près d’un agenda, la penderie et tes vestes. Il émanait une rigueur toute militaire de l’agencement de tes affaires personnelles. Je frissonnai malgré la chaleur. Et malgré moi, je répétai à voix basse – rigueur. Pas une chaussette ne dépassait, pas un pull à la manche retroussée… Je m’engouffrai dans la salle de bains de marbre noir, éclatante de propreté, mais non, aucune serviette roulée… la femme de ménage n’était pas passée. L’espace d’un instant je te vis débarquer derrière le rideau, un couteau à la main, dans un mauvais remake de Psychose. J’éclatais de rire. Sous l’eau fraîche je repassai dans ma mémoire cette soirée au restaurant, où tu m’avais invitée pour me changer les idées, me disais-tu. Tu m’avais parlé de navigation, des courtes nuits suédoises pendant la haute saison, des îles de Finnhamm, Grinda, Utö et Sandhamm, de l’archipel de Stockholm et de ton prochain voyage prévu sur l’île de Gotland, avec ton amoureuse. J’avais souri. Je t’avais questionné sur les paysages, les villages vikings, tu avais évoqué les forteresses médiévales, les phoques de mer, la pêche au homard, les récifs de granit rose…

Et puis le contexte professionnel très vite s’était imposé. Nous étions dans la tourmente, malgré les très bons résultats de la firme. Nous connaissions la suite pour les six prochains mois. Tu affichais un flegme tout british, toi le Suédois surdoué dans ton domaine, qui parlais couramment six langues, certain de ne rien perdre dans les tractations que tu envisageais déjà avec ta direction. J’admirais ta superbe. Jusqu’où jouais-tu ? Nous nous connaissions si peu. Notre relation était celle de deux employés d’une même compagnie, travaillant chacun dans son pays, heureux de se retrouver de temps à autre pour une réunion internationale ici ou là, comme avec bien d’autres collègues. Mais devant le paysage de montagnes noyé dans le crépuscule, alors que tu m’avais raccompagnée à mon hôtel, jaloux de ma limousine que tu avais voulu conduire, tel un enfant capricieux, j’avais ressenti une étrange proximité dans ce partage de la beauté du site et nous avions communié dans un silence magnifique. Ce n’est que bien plus tard, après la débandade, les tourments dus à l’éviction de la moitié du personnel, la déchirure dans cette grande famille à laquelle d’ailleurs je ne me sentais pas appartenir, la recherche d’emploi, quand nous nous étions perdus de vue, que ces souvenirs s’étaient imposés. Avec l’empreinte légère d’un regret. Quelque chose que nous n’avions pas saisi. Une douceur amère. Que dire alors quand je reçus cette notification d’un réseau social m’annonçant que tu avais consulté mon profil, où tu avais laissé une question… Trente ans plus tard, tu réapparaissais dans ma vie ! En quelques lignes nous échangeâmes nos parcours depuis le temps de nos trente ans, avec force smileys souriant à l’avenir. Et puis nous en restâmes là. A ce qui aurait été possible. A la magie du souvenir.

 

Texte : Marlen Sauvage