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La veille, nous avions essayé nos jupons de mousse épaisse qui tenaient nos robes comme des cloches de coton autour de nos maigres guibolles. On avait tenté aussi de se mettre à genoux pour voir comment ces coupelles blanches allaient se transformer en socle, et comment nos petits bustes plats et nos têtes inclinées feraient de nous le lendemain, jour de Fête-Dieu, de séraphiques statues. Comment nos mains jointes allaient simuler des angelots en prière au pied d’un autel. Devant le miroir de la coiffeuse, on ne voyait rien, juste nos têtes ordinaires mais on voulait saisir à toute force et avec inquiétude quels anges nous allions être, lesquels allaient s’incarner pour quelques heures en nos corps tremblants de stupeur.

Ce fut ensuite ces robes blanches et courtes qu’on nous avait prêtées, celles qui passaient chaque année d’une fillette à une autre, si elles avaient été sages, sorties plus exactement tout droit de la piété de leurs mères, méritantes femmes, chrétiennes accomplies que le curé gardait sous la main comme les matonnes de la foi. La nôtre avait su se plier au devoir d’obéissance. Le curé l’avait gratifiée alors de son choix : ses deux petites seraient les anges de la prochaine Fête-Dieu. Et tout commençait pour nous par cet essayage de jupon en mousse de nylon et de robe divine, première étape vers la sainteté chérubine. Essayage encore de ces paires d’ailes fragiles agrafées dans notre dos. Il fallait aussi enrubanner nos cheveux courts, mal coupés, d’un serre-tête improvisé en tissu blanc. Comme des auréoles qui auraient emprisonné et rendu vertueux nos crânes inélégants de noiraudes, les anges étant bouclés et blonds.

Puis vint la leçon, appropriation du rôle. Qui sont les anges, sont-ils obéissants, à qui obéissent-ils et que se passe-t-il s’ils n’en font qu’à leur tête, ou faillissent à leur devoir… ? Dieu n’était pas tendre avec eux. Et bien entendu, Il ne le serrait pas plus avec nous. Il nous emporterait aussitôt, nous enlèverait à nos parents, à la Terre. La mort par absorption céleste ! C’est ce qui se passerait si nous osions ouvrir les yeux lorsque la procession arriverait à notre hauteur, que la foule s’y arrêterait, que le prêtre y marmonnerait son latin de mystère et que les grenouilles aigres du chœur paroissial y glapiraient leurs réponses.

L’autel se trouvait au bord de la route principale. Le dernier avant le retour dans l’église. Il avait été construit comme une petite chapelle sur les côtés d’une cathédrale. Garnie de velours rouge et de dentelles blanches. Peut-être y avait-il une statue, ou un tableau religieux trônant sur la table sainte, des fleurs dans des vases, et des arbrisseaux de hêtre ou de saule en guise de porche et de colonnades ? Le sol était tapissé de pétales de fleurs que les gosses avaient cueillis les jours précédents, jetés par terre comme des mosaïques parfumées en l’honneur du Seigneur.

Deux coussins, et nous, petites affolées, agenouillées sur ces poufs sacrés, les mains jointes tendues, les yeux clos, immobiles depuis une heure, serrant nos paupières pour ne pas regarder le spectacle, certaines, l’une comme l’autre, qu’on allait disparaître aussitôt, aspirées vers l’éternelle colère du Dieu qu’on fêtait. Angelots appliqués, fillettes angoissées, et ce peuple d’inhumains qui nous regardait tandis que nous contemplions le fond blanc de nos paupières.

Je me souviens pourtant que tentée par une méchante pulsion de mécréante ou d’incrédule, j’avais cillé une fraction de seconde pour entrevoir le bas du pantalon du prêtre sous l’aube brodée et que cette vision, qui m’était apparue alors comme une incroyable supercherie- il était déguisé ! – me fit largement oublier que j’étais restée sur terre malgré mes yeux à peine ouverts. J’ai pensé qu’entre un curé travesti et la mauvaise composition d’un ange, Dieu avait été très surpris et était par chance resté stupéfait.


Texte
: Anna Jouy
Illustration : Anna Jouy