« L’amour qui ne ravage pas n’est pas l’amour » Omar Khayyām

Ivresse dès le matin. Pluie de pellicules sur coussins rouges. La Très-Pâle est partie à son cours de danse. Elle vit sur les pointes depuis l’âge de huit ans. Je commence à vivre quand je danse, m’a-t-elle dit l’autre jour. Son souffle traîne encore dans l’appartement. Tel un chien à sa maîtresse asservi, j’hume l’air que son corps a traversé, passe la matinée à suivre à la trace les miettes de son odeur. Je l’aime de toutes mes narines. Son parfum de sueur, je le sens jusque dans la cage d’escalier, jusque dans le hall d’entrée. Dehors, la ville se change en paysage charnel et végétal. Je marche dans l’ombre bleue des marronniers. Je marche dans son souffle jusqu’à l’ancien vertige.

La douceur, la folle tendresse, tu les connaissais à peine. L te civilise. Son corps ouvert à l’abandon éduque ton corps sec, crispé. Ta jouissance s’affine à mesure que les douleurs passées s’effacent de ta mémoire. Elle t’enseigne le sale et la lumière, l’embrasement simultané du haut et du bas, la crasse et la grâce. La nuit dont elle me sort à peine, dis-tu à voix haute avec une sorte d’étonnement tranquille, elle est ce qui m’est arrivé de mieux dans la vie, facile. Amour d’elle et du monde, au bout de l’angoisse. Flux de sang frais qui t’apporte un léger vertige au moment de tomber dans cet état comateux qui, chez toi, a depuis longtemps remplacé le sommeil. Avant de faire sa connaissance, la souffrance et la tristesse conditionnaient tout. Tu n’avais qu’une vague idée du bonheur. Avec elle, tout est devenu un peu vagabond. Quelque chose s’est dénoué et ton angoisse a fondu comme rire. Donc se permettre d’aimer ? Tu t’interroges. Ne cherche pas trop à comprendre, Simon, et surtout ne lui dis rien, c’est pas le moment de la faire fuir. Tu as besoin d’elle pour guérir, et de croire qu’elle seule a le pouvoir de te ramener à la vie. Sa légèreté exacte va t’ouvrir à une autre histoire.

L’amour ne s’obtient pas. L’amour ne réclame rien. Il rénove les coups de dés, invente une nouvelle partition, appuie sur la blessure, file entre les pattes. L’amour éperdument parce que non, pas d’autre choix.

Matinée d’un jour gris. Son va-et-vient entre la chambre et la salle de bain. Je m’immobilise dans le silence, écoute ses pas légers, la nonchalance souple de sa démarche, le son métallique des bracelets, sa voix aussi, tendre et musicale, sa triste voix d’enfant qui chantonne la mélodie d’Avec le temps. Je tente de décrypter les signes qu’elle émet malgré elle. Son corps quand il vacille, sa voix quand elle s’altère légèrement, l’étincelle fugitive dans son regard quand, devant la glace, elle obscurcit ses yeux avant de filer en douce pour rejoindre la chambre louée à l’heure où je l’ai connue. Est-ce que je compte un peu pour elle ? Je me récite tout bas la prière d’enfance :

« Je m’offre tout à toi ;

et, pour te prouver mon dévouement,

je te consacre aujourd’hui

mes yeux, mes oreilles, ma bouche,

mon cœur et tout moi-même. »

Serrés l’un contre l’autre sur le canapé. Lumière de visage à visage contre le soir qui vient. Elle mouille ses lèvres. Ses paupières tremblent légèrement. L est la première femme qui regarde avec une attention bienveillante, teintée de curiosité, l’atroce laideur de mon visage. Elle passe ses doigts sur le lambeau que le crabe a grignoté à l’adolescence et parvient à avoir tout de même son merveilleux sourire. Grâce à elle, je peux vivre sur terre, avec cette gueule cabossée et ce corps squelettique qu’auparavant je n’osais montrer à personne. Dans une heure, elle aura disparu, forme et ombre. Je tremble du bonheur précaire qu’elle m’accorde.

Ça y est, elle est partie de l’autre côté de la ville. Les lumières de l’appartement d’en face s’allument. Tu restes dans la pénombre, les yeux fermés. Que dire d’elle que tu connais à peine ? Tu aimerais tant savoir ce qu’elle ressent. Pourquoi tu traînes avec un type comme moi ? lui as-tu demandé ce matin. Elle s’est contentée de te répondre par son aimable sourire. Tu l’aimes maladivement, tu l’aimes comme on délire. Tu te recroquevilles dans le vide du lit, cherches le bercement de la pluie du soir. Tu es si loin de sa lumière. Viens, approche-toi de moi, je vais te réchauffer. Tu serres ton corps entre tes bras, des broderies de chair tapis derrière les paupières. L’attente impossible, l’absence intolérable. Milliers de miettes à vivre séparé d’elle, chaque minute supplémentaire renouvelant l’angoisse première, creusant un trou toujours plus profond. Tu n’en peux plus de silence. Tu te caresses, tu trembles tout entier, tu pleures, tu t’insultes. Le fantôme de son corps jusqu’à l’obsession : la pleine rondeur des cuisses, du ventre, des hanches, la dure saillie des seins, l’extrême finesse des mains — paume ouverte comme un salut — la nacre du cou, la pâleur du visage, l’obscurité des yeux — arctique par le cœur — le fil aigu du sourire, à te fendre l’âme. Pourtant tu sais bien que ta nuit la magnifie, et que ses gestes à elle ne sont que simulacres d’amour. L offerte. L interdite. Double toujours. Tu vas déguster, mon ami. Le cœur est une zone dangereuse.

Texte/Vidéo : Gwen Denieul