Depuis que j’écris au présent, le temps ne passe plus. J’ai 38 ans, 38 années de secondes suicidées. Regarde mon visage : la montre est arrêtée depuis longtemps. C’est à 6 heures 26 que le temps a cessé de me passer dessus, un jour, c’était en début de soirée. J’étais arrêté devant le portail clos d’un temple bleu. Il venait de pleuvoir. À travers les ornements du portail, un visage a surgi : le vieil homme priait les yeux ouverts. J’ai aussitôt pris mon appareil. Les aiguilles du cadran se sont figées quand il a croisé mon regard dans l’objectif… je n’ai pas retiré la montre de mon poignet depuis. En moi demeure ce lieu blanc et bleu, en moi demeure la bienveillance de son silence de mort…

Je ne crois plus au problème de pile. Le temps s’arrête au contact de ma peau. Le battement de mon coeur court-circuite celui des secondes. C’est pour cette raison que je ne vieillis pas. Je vais à mon rythme, bien plus lentement que le temps, que la ville aussi, qui chaque nuit se métamorphose. Je marche avec le même visage, à contre-sens sur mes trajets d’autrefois, certains sont désormais en sens interdit, d’autres mènent à une impasse. Il y a même des routes qui n’existent plus. Mes refuges sont détruits, fermés, remplacés par d’autres lieux où je ne suis plus à mon aise. Par peur qu’une nouvelle habitude soit à nouveau détruite dans quelques mois, je choisis l’errance, l’errance, la transe ambulatoire du corps, de l’écriture, l’errance des temps à composer, l’errance de la mémoire qui sans date se souvient au présent, pendant que le passé à venir réinvente celui que je fus…


Texte/Vidéo
: Anh Mat