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(Une Heure Sur Terre)

 

L’engin spatial n°4007, sobrement baptisé Lunokhod, était relié en direct à tous les systèmes communicationnels. Le capitaine Harrison Schmitt Jr, lointain descendant d’un astronaute pré-numérique, dirigeait son voyage avec autorité et décontraction, tout en présentant au monde le programme « Precursor Robotic ». Une attitude typique de la période post-industrielle.

Dans les entrailles de Lunokhod dormaient des centaines d’ouvriers robotisés, qui construiraient en un  temps record l’usine destinée à produire l’oxygène nécessaire à la conquête. L’usine était en fait un gigantesque réacteur à « lit fluidisé ». Le capitaine expliqua qu’avec celui-ci, la communauté lunaire serait totalement autonome, en pleine maîtrise de son développement.

Le flux dévorant des informations avait repris. Et nous furent emportés presque malgré nous dans ses remous.

Harrison Schmitt Jr en imposait, un pur concentré de cet homme du futur dont parlait depuis ce matin les représentants de la Compagnie. Assis derrière sa console de  pilotage, même en subissant une force d’arrachement considérable, il parvenait à donner des ordres, à surveiller les paramètres de son vaisseau et à faire le show. Il parlait anglais, mais grâce aux traducteurs implantés nous comprenions instantanément ses propos. D’ailleurs cette question était littéralement de l’histoire ancienne. Plus personne n’apprenait une langue étrangère – sauf quelques rares obsessionnels enfermés comme des malades contagieux dans des unités universitaires qui ressemblaient à des centres de mise en quarantaine -.

C’était totalement inutile. Il suffisait de se connecter à un implant extérieur ou interne de traduction simultanée, et l’on parlait pour ainsi dire la langue de son choix. Le nombre de compétences dont il n’était plus nécessaire d’acquérir les fondements, était vertigineux. Souvent je demandais à Lina ce qu’elle pouvait bien encore apprendre aux élèves.

Evidemment cette question la mettait hors d’elle. « Cela fait des siècles que l’on doit justifier notre emploi ! »…C’était une triste réalité. Mais malgré tout, la fonction avait perduré jusqu’à présent. Ce qui était miraculeux. Ou totalement archaïque. Ou totalement inconscient.

Comme beaucoup je pensais, bien sûr, que les outils cognitifs instantanés ne pouvaient en aucun cas remplacer un apprentissage humain.

C’était sans doute la seule chose qui nous séparait encore des robots. Et c’était la raison pour laquelle la fonction de professeur était devenue de facto le plus vieux métier du monde, aux côtés de la prostitution.

Pendant ce temps, l’exceptionnel Harrison Schmitt Jr manœuvrait son vaisseau et imprimait sur le monde la marque indélébile de son employeur. Je regardais attentivement le pilote d’élite et je fus traversé par un doute…Etait-il possible qu’il ne fut qu’un hologramme ultrasophistiqué ? La question méritait d’être posée. Depuis maintenant un siècle la frontière entre matérialité humaine et création virtuelle s’était considérablement  brouillée. Les derniers développements technologiques avaient fini par troubler pour de bon les réalités. On se posait maintenant, et très régulièrement, la question de savoir si l’on avait affaire à un être de chair et d’os ou bien à un artefact. A l’une de ces créatures synthétiques, fabuleuses ou terrifiantes, qui peuplaient nos vies. Nous étions au stade où la représentation de ce qu’était un humain pouvait poser problème. Nos cerveaux étaient continuellement trompés par des images plus vraies que nature. Nous devions nous justifier en permanence, non plus d’une adresse – comme ce fut le cas dans le passé – mais d’une existence charnelle. « Oui, je suis vraiment un être humain, avec du sang et des muscles »…Les nano-prélèvements sanguins étaient la règle dans les espaces de transit géographique. En tout cas, pour ceux qui préféraient ce système à l’implantation d’une nano-puce d’identification.

Partout où nous allions, nous étions face à ces êtres étranges. Incarnations d’un monde augmenté que l’on éprouvait comme des cobayes consentants. Au point de douter constamment.

La Conquête n’échapperait pas à ce syndrome. Et même si la Compagnie était manifestement dotée d’une intelligence artificielle stupéfiante, lui ayant permis de prendre le contrôle des réseaux, elle ne pouvait pas, ou plus, maîtriser ce doute.

Il était devenu l’angle mort de notre époque. Aucune technologie n’était en mesure de contrecarrer les incohérences spatio-réelles que l’on devait déminer seul. Sans l’aide d’une augmentation quelconque. Voilà toute l’ironie de notre temps. Tout cet appareillage entourant le vivant et les sensations pour en arriver à douter d’à peu près tout.

Lina avait voulu tout quitter. C’était il y a quelques années. Elle n’en pouvait plus de ces apparitions pseudo-humaines qui avaient envahi les mégalopoles. Ça la rendait folle, littéralement. Elle rêvait d’un pays superbe, « un pays de Cocagne » comme on disait autrefois. Un pays sans la moindre trace d’humanoïdes à l’humeur toujours dangereusement égale. Elle avait rejeté un temps ce monde où l’on pouvait faire apparaître dans l’air, d’un simple doigt, tout un univers parallèle. Mais totalement dénué de sensations véritables. A part peut-être des émotions factices, forcément excessives et sûrement aliénantes.

« Je veux voir la mer », disait-elle en boucle. En fait, elle était simplement déprimée d’après le bilan médical neuro-transmis. Elle prit bêtement une puce  bio-chimique comme on mange des souvenirs ; et elle alla de mieux de mieux.

Ensuite, elle se noya comme tout le monde dans les brumes technologiques. Cela lui réussit plutôt bien. « Le désordre, la turbulence et l’imprévu » furent exclus de son horizon durant quelques mois. Quand elle se réveilla de son rêve chimique, elle était comme libérée de sa peur. Elle se tint juste un peu plus à distance encore du monstre virtuel, mais sans l’affronter stupidement.

Ces trucs pseudo-humains donnaient vraiment l’impression d’imiter les harmonies de l’enfer. Pourtant j’avais fini par les adopter. Ils rendaient des services évidents, et donnaient à la ville des airs dingues. Il fallait juste, pour les supporter, suivre ce rythme nouveau. Ce mélange d’irrationalité absolue et de matérialité totale.

Quand on avait assimilé cet environnement, quand on avait surtout compris que l’on ne reviendrait plus jamais en arrière – vers ce monde éteint et si lent – il suffisait de se laisser guider. Ces trucs pensaient pour vous. Ils pouvaient presque tout faire. Il était évident qu’ils étaient les vrais maîtres de la ville. Eux-seuls en possédaient les clefs, en connaissaient le plan intime et profond. Et quand ils étaient inactifs, c’était imparable, la perdition était généralisée.

Le seul problème demeurait cette sensation désagréable de ne plus savoir qui était quoi. Avec Lina nous avions un rituel, drôle et sans doute désespéré. Quand on se retrouvait après une absence un peu prolongée, on se disait bonjour en essayant de trouver un mode de  connexion que l’on imaginait installé dans notre cou.

Il était plus que probable que le capitaine Harrison Schimtt Jr fut bien un être humain authentique. Et le seul fait d’avoir pu douter de sa réalité en disait long sur mon dérèglement intérieur. Même si je le cachais bien. Mécaniquement je passais ma main dans mon cou.

Rien ne pouvait me déconnecter de cet arrachement. Du sourire de ce pilote qui menait la communauté humaine vers un avenir forcément radieux.

Lina semblait fascinée par ce type parfait. Son extrême aisance et cette simplicité apparente qui devait dissimuler des années d’entraînement forcené. Il menait son armada de robots et de fusées d’une main de maître.

La Compagnie crevait l’écran. Expression devenue vide de sens mais qui demeurait, comme la trace d’une langue morte. Il fallait plutôt dire pour être précis  « crevait les cerveaux », tant les outils informationnels tournaient à plein régime. Nous étions criblés mentalement par ces envois permanents. Ils avaient emporté au fil des siècles la jeunesse et la fraîcheur. Mais enfin, nous étions devenus une nouvelle race d’être humain, attelée à ce carrosse technologique qui fendait l’univers.

 

Texte/Illustration : Yan Kouton