pour les cosaques - fraternité

Dans la rangée éloquente des bras sombres s’entremêlant au-dessus des berges, j’ai vu, devant moi, un espace de liberté, qui, pendant que j’avançais, canne plantée dans l’herbe pour éviter de glisser, s’est ouvert, laissant passer, sans y poser le dessin des branchages, la coulée du fleuve et les écharpes blanches qui le survolaient. Entre deux troncs épais, il n’y avait soudain qu’une petite colonne brisée, reste et souvenir de l’arbre un peu chétif que tu avais été.

J’ai descendu avec précaution le premier mètre de la pente vers le courant, et je suis restée là, muette et, pendant un moment, sans autre idée que pitié tendre. Le lierre qui s’enroulait à gauche autour de ta peau rugueuse donnait à ce qui de toi demeurait vertical l’aspect d’une stèle telle que l’on en voit sous les arbres du cimetière de la ville, et faisait pendant à la grande chute d’écorce et d’un peu d’aubier qui, à droite, rejoignait en biais le sol, depuis la déchirure brutale qui avait interrompu ton élan vers le ciel en accord, un peu mineur, avec le jaillissement, la force de tes ainés. Entre les pointes de bois qui entourent la rupture une petite plante nouvelle née s’est nichée. J’ai tenté de m’approcher, mais, comme je glissais un peu sur la terre et les graviers de la pente, j’ai lâchement rejeté mon dos en arrière et en suis restée à la stupide et instinctive envie de la cueillir, au désir, surtout, de distinguer dans le fouillis de bois qui s’épandait sur les boursouflures de la rive et plongeait dans le fleuve, la forme qui avait été la tienne, mais il faudrait descendre, jambes courbées et tremblantes en attente d’une chute, toucher, tirer sur les débris, plonger la main dans l’eau, remuer la boue, et je renonce.

Simplement je te plains, te salue, te chante un peu, et ce n’est pas grave puisque c’est bouche fermée, et en continuant ma marche je me demande quelle est la force que tu as subie.


Texte/Illustration
: Brigitte Celerier