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(Une Heure Sur Terre)

Lina reçut un message multi sensoriel. Elle était convoquée physiquement dans un centre de recrutement Moon Express. L’entreprise avait, semble-t-il, installé un bureau éphémère tout près d’Opéra, ce quartier où trônait un étrange bâtiment. Celui-ci avait fait l’objet d’une refondation complète et servait d’accumulateur d’énergie trans-urbaine. La pile était logée dans son plafond, juste au-dessus de la scène. Peu de gens connaissaient l’existence de cette pile surpuissante. Comme peu de personnes connaissaient l’existence d’une « piscine » située au même endroit à l’époque de la 4G.

Ce quartier était peu à peu réinvesti, après des décennies d’abandon. La mégalopole s’était développée presque à l’infini, et avait redessiné totalement l’urbanisme. La centralité était devenue une notion abstraite, multipolaire et mouvante. Mais, face à l’extension inouïe d’une cité dévorante, il était réapparu depuis quelques décennies le désir d’une ville humaine, avec des repères bien identifiés. Cela stabilisait les chocs de perdition. Chocs provoqués lors d’un déraillement de tous les systèmes d’autoguidages. Des centaines de milliers d’individus étaient alors incapables de retrouver leur destination. Il avait fallu créer une unité de secours spéciale, capable de géolocaliser les naufragés urbains puis de les reprogrammer.

Ce phénomène avait donné lieu à la création d’un divertissement, cruel mais hilarant, qui consistait depuis sa position virtuelle à participer aux recherches. On pouvait gagner pas mal de choses. Une légende urbaine prétendait que certaines personnes n’étaient jamais retrouvées et erraient à jamais dans l’immensité mégapolistaine. Cette perdition hypothétique ressemblait à une nouvelle définition de la folie…

Lina me demanda déjà ce qu’elle pourrait bien porter pour son entretien. Le caractère éternel de sa demande me réconforta. Tout lui allait. Je veux dire, tous les styles. Elle serait parfaite de toutes les manières. Je lui dis que la nature novatrice de l’entreprise nécessitait sans doute de ne pas être trop stricte. En même temps – l’expression l’agaçait prodigieusement – la nature du poste ne pouvait supporter une trop grande fantaisie.

J’aimais faire fonctionner les contraires ensemble. L’équilibre pour moi c’était ça. Deux idées opposées que l’on parvenait à lier. L’élégance devait suivre, de mon point de vue, la même règle.

Tout se précipitait et Lina me scruta, de ce regard plein d’inquiétude et de beauté qui me bouleversait.

Je savais qu’elle serait parfaite. Qu’elle serait recrutée. Et qu’elle serait une enseignante d’exception pour des élèves exceptionnels.

Depuis l’aube, le monde avait basculé. Et nous basculions avec.

« La Terre, dans le pacte, a prévu que nulle force fournie, même en acquiescement à un contre-ordre, ne fût vaine »…Le nouvel équilibre que la Compagnie avait mis en place avait tout d’un pouvoir total. Il s’étendait jusqu’à l’intimité. Cette force m’effrayait. Elle renversait presque d’un seul coup tant de choses.

« Néant ou éclat dans le vide », je regardais machinalement par la fenêtre, en direction de la Lune, que l’on pouvait deviner quelque part entre deux nuages.

Elle quittait le strict domaine du rêve pour entrer de plein pied dans le matérialisme le plus violent. Sur les pas de tir, robots minier et engins de travaux publics pilotés depuis la Terre rongeaient leur frein. La Compagnie annonçait qu’elle s’affranchissait des délais et des autorisations étatiques pour faire décoller presque immédiatement des dizaines de fusées monstrueuses.

Les images de ces arrachements terriens envahissaient les écrans et les cerveaux, et se déployaient instantanément dans le monde entier. Comme pour vitrifier les consciences. Ces monstres aux couleurs à la fois sobres et impressionnantes de La Compagnie s’envolaient en laissant derrière eux des fumées dignes d’explosions thermonucléaires. Ce fut une surprise. Une de plus.

Tout allait beaucoup plus vite qu’annoncé. L’efficacité était maximale. Les vaisseaux spatiaux frôleraient les nuages de Kordylewski, ces autres Lunes de poussière, et se poseraient sur le nouvel Eldorado bien avant la fin de la journée. 400 000 kilomètres, ce n’était plus rien du tout en terme de temps.

Lina voulait un café. Son désir m’était parvenu par cette application mentale que l’on utilisait parfois pour s’en amuser. La plupart du temps, on la déconnectait. Sa puissance télépathique était effrayante, et plus d’une fois elle avait causé de belles engueulades. Apprendre que l’on fait cordialement chier son interlocutrice n’est pas très agréable. Ou encore que ma coupe de cheveux est « vraiment merdique », sans que l’autre n’ait ouvert la bouche, est très déstabilisant.

D’un commun accord, on avait décidé de ne plus s’y connecter. Sauf par jeu. Lina venait de le faire, pour m’obliger à lui préparer son café.

C’était troublant ce désir qui vous effleurait la conscience, comme une irruption. Lina était, le temps de notre connexion, dans mon cerveau et moi dans le sien. Elle était en face de moi et en moi. Je l’entendais distinctement, alors qu’elle était muette, me dire « tu ferais mieux de me préparer un café, au lieu de regarder décoller ces monstres ».

J’obéissais. Et rentrais à mon tour dans ses pensées, en effraction volontaire, pour lui répondre un « à vos ordres mon amour ».

Alors qu’une armée de robots se dirigeaient vers la Lune, comme le préliminaire ultra-technologique de sa conquête, je préparais un antique café dans une cafetière défiant les innovations les plus récentes. Un snobisme sûrement. Quelque chose de rassurant en tout cas. Alors qu’à peu près tout se commandait à distance, et mentalement, il fallait bien que nous gardions cette part ultime d’humanité.

Le bruit étrange de la cafetière envahissait la cuisine. Ce glou-glou totalement incongru nous rappelait quelque chose. Mais quoi ? Sûrement des odeurs et des souvenirs de famille, sur photos numérisées puis téléversées un peu plus tard. Nous avions choisi avec Lina les implants mémoriels extérieurs et provisoires. Il en existait que l’on pouvait connecter directement et définitivement dans le cerveau. Mais des piratages eurent lieu et ces implants furent interdits pendant des décennies. Un nombre incalculable d’implantés furent l’objet de détournements. Ce fut même l’incarnation du crime et du terrorisme durant l’air de la 7G. A présent, les choses étaient totalement rentrées dans l’ordre, mais la peur diffuse ne disparut pas.

Désormais nous savions ce qui se passait dans ces contrées spatiales autrefois totalement inconnues. Nous pouvions voir ces territoires qui n’étaient plus seulement de complexes équations. Et nous étions en passe de pouvoir nous déplacer dans les champs gravitationnels et magnétiques qui représentaient le « centre-ville » de la Voie lactée. La physique extrême qui y régnait était le dernier frein à notre déploiement physique et mental dans l’univers.

Bientôt nous saurions en mesure d’en percevoir la totalité. D’en mesurer l’entière matérialité. Je sentais partout la nervosité d’un basculement imminent. Et je n’étais pas certain que nous allions bien le gérer. Que s’était-il passé quand les terriens avaient pour la première fois pris conscience de l’environnement exact qui était le leur ? Des siècles de guerre avaient suivi. La science avait fourni tant de motifs de conflit aux hommes…

Le café brûlant trônait à côté de Lina, qui s’était replongée dans la documentation de Moon Express. Elle parvenait à se projeter dans ce monde augmenté. Avec une sérénité qui m’étonnait. Je la regardais. Et je me disais qu’après tout, elle s’était peut-être hybridée bien plus profondément que j’en avais l’impression.

Aussitôt me parvint une impulsion mentale de Lina. « Un, tu radotes avec tes histoires de guerre. Deux, si tu crois que je suis devenue un putain de robot, tu brancheras l’appli artificielle la prochaine fois que tu voudras me toucher ».

Elle n’avait pas stoppé notre échange télépathique. « Bordel, mais arrête de lire mes pensées ! C’est insupportable à la fin ! »

Sa réponse muette ne tarda pas. « Pas avant que tu m’aies apporté du sucre ».

J’étais perdu dans les vibrations noires d’un astre… Lina me rappelait la fraîcheur d’une scène quotidienne.

La Lune n’avait été officiellement la propriété de personne. Jusqu’à ce matin. La Compagnie venait de mettre un terme à cette situation. Et mettait la main sur le trésor spatial. Je me souvenais vaguement des premières missions d’exploration lunaire qui avaient souffert de l’absence de scientifiques dignes de ce nom. Seul un géologue avait fait le voyage. La plupart des astronautes étaient des pilotes. La connaissance réelle et profonde de l’astre était donc demeurée assez superficielle durant des décennies. Ce qui comptait avant tout, c’était l’exploit. Et mieux encore, la compétition entre puissances plus ou moins ennemies. Cet âge immature s’arrêta quand les dangers pesant sur la Terre devinrent tels qu’il était impossible de poursuivre ce gaspillage invraisemblable de moyens.

Il avait fallu dire adieu à la Terre.

Et basculer dans ce moment où la jeunesse fulgure le destin à venir de l’Homme.

Les forces cosmiques n’en finirent plus d’irradier nos consciences de nouveau-nés.

 
Texte/Illustration : Yan Kouton