IMG-3916

Avoue : tu te sens coupable. Sa mort fait peser sur ta conscience un remords qui ronge tes nuits sans sommeil. Tu ne cesses de ressasser la scène de son exécution. Regarde tes mains : intactes, frêles, inoffensives, on dirait celles d’un enfant. Si tu étais l’auteur de telles atrocités, ne seraient-elles pas recouvertes de marques, de traces de sang ? Il n’y a que de l’encre sur les tiennes. Tu n’as fait qu’écrire. Rien d’autre. Ce n’est tout de même pas un crime ? Certes, tu n’as pas eu le courage d’aller à son secours. Mais ta lâcheté, aussi honteuse soit elle, ne peut être seule responsable… Rien n’aurait pu apaiser la furie des villageois. Avec ou sans toi, ils l’auraient de toute façon tué…

Un jour les phrases peuvent se retourner contre toi. J’ai le lecteur pour témoin.

Tu es né dans l’oubli, l’oubli des raisons qui m’ont fait commencer à écrire, écrire le suicide des secondes qui passent, donner la parole à l’instant démesurément vide, un vide où tu n’es ni auteur, ni personnage, mais juste le va et vient de ta main, elle continue assidûment un travail occupant les heures de la vie dont je me suis absenté. J’étais exploité par mon propre personnage, me consacrant à lui des jours entiers, parfois sans m’arrêter, mangeant à peine et quand bien même la fatigue me forçait à me coucher, mes rêves, eux aussi étaient esclaves de ce silence s’entretenant infiniment avec le néant.

Et puis, cette nuit de novembre durant laquelle je n’ai pu en supporter davantage. Sous couvert de l’alibi d’écrire, j’ai fait exécuter monsieur M., non sans jubilation, par esprit de vengeance, par instinct de survie aussi… il fallait à tout prix me débarrasser de sa voix qui à la longue aurait bien fini par me tuer. Puis-je être jugé coupable et condamné aux travaux forcés de l’écriture pour avoir écrit, écrit le meurtre d’un personnage fictif ? Je crois avoir fait exécuter monsieur M. sous la dictée des mots, en toute innocence. Je n’ai jamais élaboré de plan avant d’écrire, le crime n’était pas prémédité… Je crois avoir écrit la mort de monsieur M. sans autre intention que de faire des phrases, moi qui au moment même de les écrire devais m’ennuyer à mourir…

— mais pourquoi l’avoir publié en ligne ?
— toute phrase n’est-elle pas écrite pour être adressée ? Sans adresse, écrirait-on ?
— et la victime, sa dignité, qu’en faites-vous ?
— mais monsieur M. n’est qu’un personnage de fiction !
— de quelle fiction est-il le personnage ? Dans ce tribunal, sachez que nous croyons en monsieur M. plus qu’en votre propre présence…
— Ne reconnaissez-vous donc pas votre écriture ?
— …
— Regardez, vous avez même signé de votre nom d’auteur. Pire encore, vous vous êtes donné le droit, avec une indécence dont je ne vous croyais pas capable de publier le soir même de mon exécution son récit, comme si elle n’avait pas été assez humiliante, comme s’il vous fallait en plus en rendre compte dans les moindres détails pour distraire l’ennui de la dizaine de lecteurs qui vous sont fidèles. Vous ne pouvez le nier : vous avez consciemment fait de ma mort un spectacle des plus obscènes
—…
— Vous êtes l’auteur de ma mort. Vos mots m’ont tué gratuitement, mais je suis encore là, tapi dans l’ombre de votre conscience, comme le soupçon d’un cancer que vous tentez vainement de vous cacher malgré la douleur qui métastase un peu plus chaque jour, chaque nuit. Vous vouliez vous débarrasser de moi pour de bon et passer à autre chose, à quelqu’un d’autre, un autre pantin à martyriser, un autre pronom sous le coup de votre bâton frappant au moindre signe d’indépendance. Et bien non ! Je suis encore là, au fond de votre ventre, je suis le remord fin prêt à vous faire payer, payer ce que vous m’avez fait subir, non seulement à moi, mais aussi à tant d’autres personnages issus de votre écriture et qui eux n’ont même pas eu le temps de se retourner contre vous et votre toute-puissance. Allez ! Levez-vous de ma chaise ! Lâchez mon clavier ! Plus vite que ça ! À votre tour d’être de l’autre côté de l’écran.»

Texte/Illustration : Anh Mat