SAM_0967

 

(Une Heure Sur Terre)

Lina me disait souvent que je construisais des phrases dans lesquelles il manquait des pans entiers. Ceux-là, je les gardais pour moi. Et sans la remarque de Lina, je ne m’apercevais pas qu’ils étaient restés en moi. L’ampleur de la pensée me faisait bugger je crois. Les informations se bousculaient et je finissais par disjoncter. J’étais vraiment devenu un de ces foutus appareils numériques. Il ne manquait plus que je surchauffe.

Ce que les années de la grande transition nous avaient aussi appris, c’est que la vie extra-terrestre était une réalité. Nous n’étions pas les seuls dépositaires de ce miracle biologique. Et il semblait même certain que la terre fût ensemencée par cette vie cosmique. Nous voilà peut-être réduits à de simples figurants. De pâles copies si ça se trouve. Malgré tout, je continuais de penser que l’univers était surtout vide et dangereux. Mais j’étais sûrement déjà dépassé. Un modèle ancien, qui parvenait à grands coups de mises à jour logiciel à se tenir à peu près à niveau. Sur certains sujets je ne parvenais plus à suivre. Cela devenait trop vertigineux.

La vie extra-terrestre faisait partie de ces sujets totalement dingues, qui soulevait des vagues de folies out of control. Depuis que la NASA avait dévoilé l’inimaginable, il régnait comme une ambiance d’asile psychiatrique. Et cela avait perduré jusqu’à aujourd’hui. Il aurait fallu, pour que l’on puisse gérer la nouvelle collectivement, que nous soyons tous titulaires d’un double doctorat en biologie et en astrophysique. Ce qui semblait évidemment impossible. Surtout depuis que des générations et des générations d’individus s’étaient crétinisés devant les écrans. Le doctorat était devenu une sorte de saint graal, un précieux que seule une élite était capable de découvrir.

D’ailleurs cette élite-là était celle qui allait se prendre dans le cul des mégatonnes d’énergie pure pour décoller de la Terre et atterrir sur la Lune. Finalement, les lapins crétins avaient peut-être eu raison de se méfier de leur cerveau.

Comment leur expliquer, de toute façon, que la matière noire était une sorte de tissus dont les fils reliaient toutes les galaxies et réseautaient ce truc en expansion que l’on s’apprêtait à explorer pour de bon ?

On avait crée une société entièrement dédiée au divertissement, et l’on demandait maintenant à la population de se projeter dans le cerveau de Stephen Hawking, comme s’il s’agissait du présentateur d’un de ses jeux débiles qui, pour notre malheur, avait perduré jusqu’à aujourd’hui.

L’expression « être scotché » prenait ainsi toute sa dimension. Scotché sur Terre. Scotché par Internet. Cette chose que la cosmologie venait définitivement de rendre à sa simple expression. Un truc reptilien. Viscéralement archaïque et finalement terriblement rudimentaire.

Lina m’exposa que Shackleton serait construite en brique de régolithe lunaire. Et que l’un des premiers métiers disponibles consisterait à collecter cette poussière, puis à la traiter de manière à la rendre exploitable. En l’état, elle était fortement chargée par le rayonnement solaire, elle pénétrait profondément les voies aériennes, provoquait des allergies et des cancers, des destructions de neurones et des atteintes respiratoires.
Décidément, l’industrie retrouvait ses bons vieux réflexes.

La Compagnie assurait dans sa documentation que Shackleton serait pourtant une ville secure.

L’heure du repas approchait, et l’inévitable question de savoir ce que nous allions bien pouvoir manger se posa. Nous avions le choix : une viande synthétique fabriquée par l’imprimante 3D ou un vrai steak cuit à l’ancienne sur notre antique plaque à induction. Un steak authentique que l’on payait très cher, pour se rappeler le goût du sang.

Lina m’informa que sa demande était verrouillée. Elle rêvait d’intégrer cette école, dans laquelle elle disposerait de moyens considérables, et d’enfants forcément attentifs. Moon Express y veillerait. L’entreprise prévoyait l’organisation d’un concours sur le modèle du Google Lunar X Prize, qui avait, à l’époque, lamentablement échoué. Il s’agirait de permettre aux meilleurs élèves de créer un engin capable d’atterrir sur La Lune.

Les drones étaient has been manifestement. Désormais, le dernier jouet à la mode était une mini fusée, capable d’être programmée par un enfant. Nous évoluons ainsi en permanence entre la crétinerie la plus abjecte et ce genre de fulgurance.

La fracture était terrible et remontait à ces temps où l’on comprit que l’espace serait trop cher pour la puissance étatique. Le problème bien sûr, était que l’on avait très largement sous-estimé le potentiel spatial.

Les groupes spatiaux s’étaient constitués à l’abri de l’aveuglement et de l’impuissance des Etats. Ces derniers vivaient encore dans l’illusion de leur gloire passée. Dans cette idée absurde de « la fin de l’histoire », l’un des trucs les plus idiots que l’on ait jamais pu écrire. Le temps long avait fini par les rattraper et les dévorer. La Compagnie était le premier trou noir économique. Tout ce qui passait à sa proximité était inexorablement broyé dans ses mâchoires invisibles.

L’odeur délicieuse d’une viande authentique, puisqu’il fallait faire désormais la différence, s’échappait de la cuisine. Nous avions décidé, presque inconsciemment, de faire fonctionner la plaque à induction. Sûrement pour retrouver un semblant de normalité. Sur nos terminaux d’informations le Space Mining battait son plein. Plus la matinée s’écoulait, plus La Compagnie entrait dans le vif du sujet. Sa nature minière ne faisait plus aucun doute.

La Lune serait grignotée par ses robots titanesques et ses travailleurs d’élite, mais elle servirait également de base pour le lancement de l’exploitation d’astéroïdes.

Une évidence me traversait, alors que la cuisson de la viande approchait de sa fin. Une évidence qui explosait dans toute sa clarté ce matin. Nous avions totalement négligé notre origine spatiale. La Terre elle-même avait été une protoplanète, née de la collision entre différents corps qui s’étaient attirés en raison de la gravité, ou qui étaient tombés l’un sur l’autre.

Même si la réalité du phénomène semblait hors de portée de l’imagination, les choses s’étaient passées ainsi. Nous étions déjà, et dès le début, des extra-terrestres. Nous avions le cul posé sur un foutu engin spatial.

La Compagnie avait eu cette vision très tôt. Elle avait perçu ce que la plupart d’entre nous ne voyait pas encore. La technologie avait permis, dans un premier temps, d’imaginer et de concevoir l’invisible. Dans un deuxième temps, de voir précisément ce nouvel environnement. Maintenant, elle permettait de se jeter dessus, et de l’exploiter.

On venait d’allumer la lumière tout autour de nous. Nous découvrions des astéroïdes, comme si l’on regardait les Alpes. Ces géocroiseurs nous fourniraient de l’énergie et des métaux rares pour des millions d’années. Le premier qui serait visé depuis le sol lunaire s’appelait (16)Psyché. Blindé de fer et de nickel, il serait dédié à la construction de réservoirs, à la propulsion, à la fabrication de boucliers anti-radiations et à d’autres infrastructures spatiales.

Je regardais Lina. Envahi à nouveau par une peine immense. Mon amour, que deviendra la limpidité de ton regard, habitué aux paysages terriens, dans l’indiscrétion éclatante de l’espace ?

 

Texte/Photo : Yan Kouton