Suite à son post facebook intitulé « L’accident de Camus », l’auteur et éditeur Philémon Le Guyader a proposé à Yan Kouton et à Anne-Marie Gentric, d’imaginer le devenir du chien des Gallimard, qui se trouvait à l’arrière de la voiture (une Facel Vega) lors du drame. Un chien qui ne fut jamais retrouvé. Les trois auteurs ont ainsi proposé un texte court, rapidement imaginé à la manière  de l’écriture automatique. En voici la teneur :

L’accident de Camus

De Philémon Le Guyader

Le simple fait d’avoir renoué avec Céline Fournier ces derniers temps m’a fait rappeler l’accident d’Albert Camus, étrange.

Au regard de son nom de famille à Céline, Fournier, Céline Fournier, j’aurais pu penser à Henri-Alban Fournier alias Alain-Fournier, mais non, c’est à Camus que j’ai pensé, et plus encore, à son fatal accident, étrange et con, tout ça.

Je me demande si de façon plus ou moins consciente, ma relation avec Céline ne m’avait pas fait l’effet d’une embardée finissant contre un platane.

Je m’imaginais assis sur le siège passager avant de la berline, avec Céline, mon fils et mon chien assis à l’arrière, cauchemardesque, je n’avais pas de chien, n’en avais jamais voulu, c’était un rêve, c’est certain.

On ne meurt jamais soi-même dans les rêves, on se réveille toujours avant, je me réveillai donc au moment du choc fatal.

Je me retrouvai au milieu du champ, la berline enroulée un peu plus haut contre un platane, Céline, mon fils et mon chien avaient disparu, et j’étais heureux.

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Le Chien de L’angoisse

De Yan Kouton

J’étais le chien de la famille Gallimard. Je m’appelais Floc. Et j’ai survécu à cet accident mythique. Un genre de fureur de vivre, mais en plus lent. En plus bourgeois. Je dormais paisiblement à l’arrière d’un bolide français. Sur les genoux de ma maîtresse. On a percuté un arbre. Puis un autre, un platane. J’ai bien senti la Facel Vega flotter. Dériver dangereusement. Mais bon. 355 chevaux ça aurait dû suffire à éviter le pire. Sauf que non. Ils n’ont servi qu’à précipiter le monstre encore plus vite vers le drame.

J’aimais bien Albert Camus. C’était un chic type avec moi. Il a écrit des trucs sur les chiens. Pas très flatteurs pour les hommes. Quand j’ai compris qu’il était le seul à être resté prisonnier de l’épave déchiquetée contre un énorme tronc, ça m’a déchiré le cœur. On a dit que je m’étais volatilisé dans l’accident. Certes, le choc fut immense. J’ai fait le tour de l’habitacle transformé en tambour de machine à laver je ne sais pas combien de fois. J’ai percuté le plafond. Puis la vitre arrière. J’ai percuté des corps. Et connu le silence de mort qui accompagne ce genre d’aventure définitive.

J’ai fait un vol plané. Et me suis retrouvé au milieu d’un champ. Comme le premier des chiens tombé sur terre.

J’étais le chien de la famille Gallimard. Autant dire un chien privilégié, bien lové au cœur d’un confort inouï. D’un seul coup j’étais un chien livré à lui-même. Je dus apprendre à souffrir. A ne pas pouvoir me soigner. Je dus pleurer mes maîtres. Je les ai cherchés. Je les ai trouvés. L’un après l’autre. Un gémissement pour chacun, qui avait tout d’un au revoir.  Choqué et désemparé je n’ai pas pu ou voulu, je ne sais plus, resté auprès d’eux.

J’ai erré. La peur au ventre. En quelques heures j’étais déjà en mesure de me nourrir d’un rien. C’est un drôle de sentiment. J’ai un peu honte à le dire. Mais j’étais fier de moi. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti autonome. Et libre. J’avais faim. Souvent. Mais à chaque fois que je parvenais, seul, à combler ce vide au fond de mon estomac, j’étais heureux. Cette nourriture-là était la mienne. J’ai boité longtemps. J’ai fini par ressembler à une bête sauvage. Décharnée et pleine de croûtes.

Je n’ai pas voulu redevenir le chien que j’avais été. J’ai appris à supporter la solitude. J’ai appris à ne plus me plaindre des chaînes. J’ai oublié mon nom. Floc. J’étais juste le chien. Le chien d’aucune famille.

Longtemps je n’ai pu me battre, ou seulement me défendre. Trop faible pour ça. L’esquive et la terreur ont dominé mon existence quelques mois. Avant d’apprendre. A peu près tout. A avoir chaud, à voler, à faire face à un attaquant, à surmonter un danger. A ne pas céder.

J’ai commencé à écrire une vie errante. Des fragments de journées et de nuits. Des fragments arrachés à la survie. A la peine aussi. Puis rapidement à la violence. Chaque pas était comme une victoire. Peu à peu les croûtes sont devenues des cicatrices effrayantes. Des muscles saillants ont parcouru mon corps. Floc n’existait plus. Floc était mort. Mes errances et mon nouveau savoir ont façonné quelque chose de sauvage. J’étais craint dans ce territoire inconnu. Quelque part entre Sens et Paris. Ce territoire que j’ai sillonné des années sans contrainte. Le ciel était, selon les jours, une bouche menaçante ou une blessure. Cette pauvreté d’animal ne me gênait pas. Autour de moi, je ne voyais plus que des bêtes réduites, comme moi, à cette liberté précaire.

Tout ce que je faisais me semblait vivant. Même si je n’en retirais ni gratification, ni tendresse. J’apprivoisais la simplicité et la pauvreté. Cette nature instable, tantôt inquiète, tantôt accueillante. Cette nature qui refusait le péché, mais acceptait la grâce. Tout le contraire de ma vie d’avant.

J’avais vécu mes premières années de chien dans un milieu où le péché était si souvent toléré…Derrière les apparences de la domestication. Un monde si peu gracieux par ailleurs.

Là où j’avais littéralement atterri, rien n’était dissimulé. Ni le bien, ni surtout le mal. J’ai su tout de suite que je ne vivrai pas vieux. Mais j’ai appris également qu’ici, je veux dire dans les champs, les bois, les cours de fermes que je visitais quotidiennement comme un voleur, avant de replonger dans les profondeurs hostiles, je mourrai dignement.

J’avais gardé dans ma chair animale un éclat d’acier. A chaque fois que la tentation de rejoindre un foyer me taraudait, cette douleur trop humaine me ramenait à la raison. Je m’enfuyais, comme le stray dog que j’étais devenu. Impossible à présent de me laisser approcher, bien trop indépendant pour cela.

Mes cheminements, guidés par l’instinct que j’avais retrouvé, étaient comme des phrases inscrites dans des paysages toujours renouvelés. Des paysages pleins de morsures mais qui ne se laissaient pas dominer.

Je m’appelais Floc, le chien des Gallimard. Je suis mort, mi-affamé mi-surpuissant, en chien errant librement. Je suis mort en hiver, de la tuberculose, quelque part entre Sens et Paris.

Je suis mort porteur de ce bacille, signature de la misère et de la grâce.

 

 

Le Chien 

De Philémon Le Guyader

Je suis le chien, le bon toutou gentil de Céline et Philémon, j’ai ma place dans la famille, entre le fils et mes parents.

Mon père est un banal mix entre un éditeur reconnu et un romancier philosophe en vogue.

J’ai toujours aimé mon père, lui au moins, jamais n’oubliait de me donner mes coquettes, alors que ma mère…

J’aime voyager en berline, la grosse berline de mon père, mon père cette mixture d’éditeur et romancier philosophe.

Sur la banquette arrière, je pose mes pattes entre les cuisses de ma mère, ouaf ouaf.

Nous nous sommes arrêtés ce midi au restaurant, j’ai eu les os et le reste du gigot, c’est beau la vie avec mes parents.

Mon père a embrassé ma mère, j’étais sous la table mais j’ai tout vu, ils s’aimaient, c’est certain.

Quel jour sommes-nous ? je ne sais pas, peu importe, nous allons.

Je suis monté avec mes parents dans la berline, la belle banquette arrière si confortable.

Philémon, mon père, ce mix banal de tout et de rien, a pris le volant.

Ce temps indéfini, la route, la liberté, les paysages qui défilent, les caresses de ma mère, de temps en temps.

Je me souviens parfaitement de ces derniers soubresauts de tendresse, avant le choc.

Le choc, il fut terrible, terrible et silencieux à la fois.

Comment dire ? comment décrire ?

J’ai senti la main de ma jolie maman me lâcher, ses jolis doigts, pour la dernière fois.

Je l’aimais cette maman, oui, vraiment, une femme exquise qui oubliait de me donner mes croquettes.

Le choc, le choc, le choc.

Dans les nuages je suis parti, envolé, d’un coup comme ça, mon père en bas, ma mère aussi, terrible.

Tellement je suis parti, comme ça d’un coup, si vite et si loin, que mon père, mon doux père en vogue, je n’ai pu m’y frotter, une dernière fois.

Je suis le chien, le chien maintenant disparu, mon père, ma mère, pour toujours, dans mes souvenirs, et le fils, oublié.

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Si c’est un chien

De Anne-Marie Gentric

il pleuvait ce jour-là – la route était glissante – on m’avait soigneusement essuyé les pattes avant de rentrer dans la voiture de luxe – il y a eu l’accident qui se respecte, décemment mortel –

j’étais le chien d’une famille – la famille gallimard – je suis devenu le chien d’une maîtresse : une tragédienne pour une tragédie –

les corps des hommes étaient inertes – j’étais le seul vivant-

elle m’a caché tout comme elle a caché sa relation avec albert c. son amant –

j’étais personna non grata – plutôt canem non grata –

maria c. m’a amené dans sa loge au théâtre –

je n’ai pas montré les dents et pourtant je ne l’ai pas aimée à ce moment –

elle était trop triste après la mort d’albert et de michel –

enfin moi je m’en foutais de gallimard pourvu que j’aie le ventre plein et pouvoir dormir –

maria c. agençait des coussins de soie pour ma couche –

j’ai suivi maria jusqu’au bout à avignon et ailleurs –

on prenait le train, jamais de voiture –

parfois les yeux brillants, elle posait ses lèvres sur ma truffe –

et j’aimais ça – j’ai fini par l’aimer maria – je suis devenu son homme –

j’étais grand et fort avec des dents saines comme celles de maria –

le théâtre, c’est pas pas de la soupe – pas liquide – plutôt de la chair et de l’os à ronger – comme la chair exposée de maria.

je ne vais pas me perdre dans des détails –

j’ai déjà été perdu une fois après l’accident –

maria c. m’a sauvé –

et adopté –

j’ai fini par l’adopter moi aussi –

je ne donne pas de leçons – si ce n’est éviter les voitures – les platanes et les gallimard et apprendre à vivre avec une femme –

cela n’est pas donné à tous les chiens ni à tous les hommes –

floc était mon nom – je suis devenu albert 2 – pas de monac…

une moitié d’homme –

j’ai résisté parfois joyeusement à ses câlins – maintenant je dois la nommer : merci MARIA CASARES

j’étais un chien pour enfant –

je suis devenu un homme pour une seule femme –

merci de visiter ma tombe au père-lachaise à côté de celle que j’ai aimée –

pour toutes les maria du monde – floc devenu le second albert –

 

Auteurs : Philémon Le Guyader, Yan Kouton, Anne-Marie Gentric