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Je suis enfermée.

Il y a face à moi l’angle de la pièce, un coin de plantes vertes. Et puis s’étire, de chaque côté, de la lumière venue aux fenêtres. Des traces claires de lumière et des traces de lumière sombre. D’un côté, le vaste ciel, de l’autre, une maison sans grâce. Et l’épouvantail d’un arbre qui dirige les vents, chef d’orchestre ce jour aux gestes courts.

Je suis enfermée.

La chambre est une pointe d’équerre. Je suis une vieille âme assise face à l’arête d’une image. J’avais autrefois raconté un personnage assis sur une chaise, comme un prolongement de bois, se tenant face au monde. Les croisures de la grande porte fenêtre faisaient comme des cadres aux tableaux de sa nouvelle vie de cul de jatte. On aurait dit l’exposition d’un pays traversé d’un seul visiteur, le soleil, et sa journée d’un cadre à l’autre.

Je suis enfermée.

Je suis dans la chaise. Profonde, elle m’enveloppe, m’épouse. Molle toile de treillis et le monde se tient dans l’écran géométrique de la chambre.

Je l’ai remarqué maintes fois, il arrive qu’on sache pré-écrire l’avenir. Prédire, je n’y crois pas assez, c’est un geste trop rapide fugace, mais ces mots gravés sur des pages, insistent lourdement pour devenir. Orwell aurait mieux fait de jeter l’encre ailleurs que dans le futur.

Assise, ici, dedans le rectangle de la maison, je vois le monde lisse derrière le verre des vitres. Le monde sans profondeur, qui s’arrête au premier toit, au dernier arbre, dans la laque bleue d’un ciel parfait. Il n’y a rien d’autre. Que cette cage de pays carottée dans l’espace. Et je pourrais dire n’importe quoi de l’invisible derrière, n’importe quoi ! Qui deviendrait demain ou plus tard encore la réalité. Écrire le désert, la banlieue vague, la forêt, les routes, les brouillards, tout cela adviendrait, parce qu’assise dans le fauteuil, je me serais mise soudain à l’écrire.

Il était une fois, dans les montagnes basses de mon pays, une fille qui regardait souvent par la fenêtre. Devant elle, la colline verte et les bosquets se mouvaient d’ombre en ombre au fil des heures. Elle prit une plume et imagina qu’elle voyait l’entier du monde dans ce parcours de lumière, parce qu’elle ne voyagerait jamais et que pour elle, seul le parcours du soleil dans le ciel serait une aventure. Elle était un humain né dans le bois d’une chaise, un centaure à quatre pieds, un tronc et des mains d’homme et le reste siège immobile. Cette impression d’être un meuble, cette sensation d’impossible mouvement, cette douleur d’être devant le vitrage de la planète la forçait à peindre l’aventure du soleil.

Le ciel n’a pas oublié les mots. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait ou sont-ils allés attendre leur tour d’exister, de créer, mais désormais ils sont revenus… Ils sont entrés un à un dans mon être. Ils ont interprété mon corps pour réaliser l’écrit. Je ne suis pas de bois, on ne peut transformer que le possible bien sûr, mais il faut rester assise, face à la fenêtre. Comme une métaphore devenue réalité, parce qu’un jour je l’ai écrit et que chaque mot espère tenir la vérité, l’authentique. Chaque mot se croit un créateur.

Texte : Anna Jouy
Illustration : Pixabay