Jérôme avait rencontré Louis lors d’un séminaire universitaire sur la mort et les figures de l’espérance. C’est à peu près à ce moment que Louis avait perdu la sienne. Après avoir lu Mathieu Ricard, Louis prit conscience du peu d’affinités du discours de l’Église avec ceux du développement personnel en vogue depuis les années quatre-vingt. Il n’y avait pas de résonance entre le catholicisme et un Plaidoyer pour le bonheur. Ce qu’on souhaitait se situait au-delà de la mort et on passait son temps à renier ou à dénigrer le royaume de la chair. Il y avait des jours clairs, mais la plupart du temps le vivant semblait obstruer la vue du ciel. On déplumait les oiseaux de la pensée et l’homme contemporain recherchait désormais son salut à travers la matière terrestre dont il avait renié l’importance au cours de la révolution industrielle. Les catastrophes écologiques succédaient au Christ en Croix. L’homo sapiens carbure au tragique, la vie est indécrottable et c’est comme ça.

L’avenir s’édifie sur un champ de ruines qu’à sa manière Louis avait entrepris de retaper. Jérôme avait passé les cinq dernières années à lui dire de laisser les modèles de voitures à essence mourir de vieillesse pour se consacrer à la réparation des modèles à hydrogène ou électrique. Mais Louis était dépendant du marché et le marché était un éternel retardataire. C’est l’emploi ou l’environnement, la poule ou l’œuf. Il a été établi par l’école de Chicago que marché n’est pas régi par l’idéologie, mais par la loi de l’offre et la demande. Foutaises. Il y a trois ans, Louis en a eu assez. Il cessa de réparer ce qu’on devrait laisser tomber pour construire une voiture contextuellement révolutionnaire. Les deux amis s’étaient remis de leur dépression en travaillant sur La Présidente, une voiture gris vintage aux rondeurs des années cinquante, prête aux concours et aux voies rapides. Premier modèle unique en son genre, indépendant et pratiquement sûr de ne pas servir hors de deux cents kilomètres de son point d’origine, faute de bornes électriques.

Jérôme et Louis avaient par la suite occupé leur temps à écrire au maire de Val-Alain afin de s’enquérir de l’allocation des subventions fédérale du fond vert, mais n’avaient obtenu pour seule réponse : « Vous pourrez prendre connaissance du budget alloué pour les infrastructures lors de l’exercice comptable du prochain trimestre. » L’avenir était trimestriel, mais le schéma d’une bonne santé financière ne reflétait pas encore tout à fait celle des saisons. Une fois sur deux, on investissait dans la réfection des conduits d’aqueduc, mais nulle part il n’était mentionné qu’une partie du budget devait servir à faire entrer les transports dans le paradigme du vingt-et-unième siècle : vert pour la Terre. Désormais tout était vert. On s’entendait sur la forme, mais on se chicanait sur le fond. Les changements climatiques s’annonçaient différemment selon la section du globe dans laquelle vous vous trouviez. On se contentait d’espérer un avenir sous la barre des 1,5 degré de hausse en laissant flotter partout le spectre des bonnes intentions sans juger du résultat. On était indulgent envers ceux qui paieraient maintenant (roulez-nous, sauvez-vous), mais la crainte pour les générations futures était une émotion tributaire d’un fond de romantisme crasse héritée d’un Contrat social que tout un chacun était libre de résilier lorsqu’il verrait ses intérêts menacés. La liberté était le paradigme sur lequel s’était édifiée la République. Qu’en était-il d’une République libre et verte au vingt-et-unième siècle ? Était-ce même concevable ?

Après un an de pause, le cerveau de Jérôme s’était mis à émettre quelques objections. Cette année de dépression avait été salvatrice. Il s’était employé à tenir les comptes du garage et à compter des histoires. La crise environnementale de Louis avait nourri la vision artistique de Jérôme, qui laissait entrevoir un ciel dégénéré où les mouches auraient succédé aux oiseaux. Plutôt que de figurer l’évolution, les modèles biologiques représentaient un retour en arrière. Dans un esprit comparatiste, on pourrait inférer que Jérôme faisait signe vers une vision artificielle du passé influencée par des valeurs historiques. La face de Dieu était sensible aux passions des croyants.

Louis ne savait pas comment Jérôme arrivait à faire abstraction de la scission manifeste entre sa vision artistique et sa foi. Voilà plus de deux mois qu’il n’était pas parvenu à donner un sermon. Depuis l’affaire Dupuis, les absences de Jérôme commençaient à devenir de plus en plus flagrantes. S’il avait choisi de se taire sur les pratiques du prêtre, c’est surtout qu’il avait eu peur de se trouver impliqué dans l’affaire. Les agissements de la victime pouvaient laisser entendre que c’était lui qui avait initié le contact avec elle. Pierre Dupuis avait été trouvé coupable d’agression sexuelle sur mineure et Jérôme avait refusé d’apporter son témoignage à l’enquête. Il ne cherchait pas la justice, il cherchait à comprendre. Malheureusement, comme pour beaucoup de choses, il manquait de perspicacité. Il ne percevait pas le problème.

Père Dupuis agissait à titre de premier intervenant auprès des réfugiés accueillis au Canada à la suite d’un conflit armé. Il ciblait les besoins des bénéficiaires et les orientait vers une famille d’accueil adaptée à leur situation. Le frère de Pierre servait de travailleur social auprès des nouveaux arrivants. Ils comblaient d’une main les besoins émotionnels des victimes et les exploitaient de l’autre. C’était ainsi que les deux frères avaient réussi à isoler tour à tour trois membres du groupe afin de perpétrer des abus sur lesquels les victimes resteraient silencieuses.

Peu après son emménagement dans sa famille d’accueil, Nawal développa des troubles alimentaires alarmants. Elle entama un jeûne et cessa d’entretenir ses relations sociales, spécialement celles avec les autres réfugiés et les intervenants du programme de parrainage. On en conclut à une difficulté d’adaptation résultant d’un choc post-traumatique subi en Syrie avant d’arriver au Canada. La responsabilité devait être ailleurs, au Canada les droits humains étaient respectés. Les structures d’accueil d’un gouvernement de l’Amérique du Nord ne pouvaient être à blâmer.

Après un déménagement à Terrebonne dans une seconde famille d’accueil, Nawal rencontra Jérôme au centre communautaire et choisit de se confier. Elle avait surtout besoin d’un ami et Jérôme était toujours disponible pour une partie de pêche ou un trekking dans les bois de Val-Alain. Il aurait mieux fait d’écouter la conscience du voisinage. Il connaissait pourtant les rumeurs qui circulaient sur l’orientation sexuelle des prêtres. L’église n’était peut-être qu’un refuge pour les pédophiles et les homosexuels. D’ailleurs, les pédophiles étaient pour la plupart homosexuels. Il suffisait de lire les articles de journaux traitant des cas les plus connus pour en venir à cette conclusion.

Jérôme était bourré de préjugés, mais ne les exploitait pas. Lorsqu’il s’intéressait à un problème précis, il pouvait rester accroché à une idée pendant des années. Cependant, la plupart du temps, rien ne l’interpellait. Il n’avait plus le feu sacré. Peu après avoir été interrogé par les policiers, Jérôme commença à se faire plus timide. Ses sermons n’avaient plus la fougue d’autrefois. Peut-être mettait-il en doute certains des lieux communs de la pensée de l’église ou peut-être était-il seulement fatigué. Lui-même ne savait pas.

Jérôme entreprit de couper un ruban Catch Master en une trentaine de morceaux qu’il collerait l’un à la suite de l’autre sur le dessus de la merde étampée sur son capot.

– Salut Louis ! J’aurais besoin d’attraper plusieurs douzaines de mouches. Des idées ?
– Je suis assez occupé avec le Président, mais quand j’aurai une minute, je pourrais te fabriquer un piège à mouche.
– Tu travailles Le Président maintenant? On rigole plus !
– Notre époque, c’est la conquête du monde, mon vieux ! Il faut fourbir ses armes ou être prêt à descendre aux oubliettes ! Reste a savoir si ça vaut la peine ou pas. La mémoire, c’est comme le chiendent de l’espèce, faut savoir éviter de s’accrocher à n’importe quoi !
– C’est vrai qu’on n’évolue pas toujours vers quelque chose de mieux. Au moins quand les formes deviennent plus complexes, on a l’impression de participer à quelque chose d’intelligent… Quoique je suis assez pessimiste en ce sens-là.
– Pessimiste, toi ?! La complexité elle est pas toujours dans les formes, mais dans l’analyse. Les formules mathématiques les plus célèbres sont simples et élégantes, par contre la compréhension ouvre tout un monde qu’on ne voyait pas avant. On régresse plus quand on refuse de voir que dans la matière en tant que telle. L’évolution, c’est parlant !
– Avec toutes les conneries qu’on entend, on n’est pas sortis de l’auberge…
– Du bois !
– C’est vrai, du bois… Des fois, on dirait que ça me tiraille à des endroits où ça devrait pas… J’essaie de penser à un problème qui me concerne et voilà que je me ramasse à m’occuper de la même maudite affaire que les autres. Soudainement, je vois plus rien. Je suis accaparé par le chiendent de l’espèce…
– Tention, tu vas faire des trous dans mes bas! C’est profond en sacrament, ton affaire !
– Pour en revenir à nos moutons…
– Les mouches ! Un des premiers échelons dans la chaîne alimentaire !
– Je les bouffe pas, je les attrape ! Pour l’instant, j’essaie les rubans Catch Master, mais j’ai peur d’endommager les mouches en les décollant.
– Qu’est-ce que tu dirais d’essayer une cage en plexiglas glass avec un appât au fond ? Tu devras attendre près de la cage pour déclencher le mécanisme de la porte par contre…
– C’est que la sculpture, c’est déjà long… Si tu savais le temps qu’il faut mettre avant de découvrir l’idée qui se cache dans la matière…
– Tu pourrais intégrer l’attente à ta démarche ! «Dans l’attente de Dieu : Un combat avec la matière ou L’artiste au pied du mur » T’en penses quoi ?

Pour l’instant, Jérôme se reposait de lui-même. La mise à jour d’une notion d’attente n’était pas le chemin le plus emprunté dans l’art contemporain, mais l’artiste n’avait rien contre la version stationnaire du parcours du combattant. Pour une des rares fois de sa vie, Jérôme paraissait décidé. Il coincerait les insectes un à un et ruminerait jusqu’à ce qu’il y trouve son compte. Comme de coutume, le ciel prendrait son temps.