Le bric-à-brac du foutoir baignait dans la lumière des écrans qui ornaient la table viking de Simon Fletcher. Comme toutes les semaines, la descente de Maureen était arrachée au désordre que son esprit avait transposé de ses hauteurs à chaque recoin de la cave familiale. Simon était littéralement encerclé de l’univers chaotique de sa mère. Des porcelaines aux licornes peluches, baskets, t-shirt et miroirs, entre de vieux classeurs qui contournaient quelques statues africaines pleine grandeur ainsi qu’une table de ping-pong sur laquelle trônait un téléviseur, une lampe à l’huile et une pluie de circulaires qui, ensemble, pourraient former l’almanach du consommateur de Terrebonne 2015.

– Tu sais quel jour c’est ?
– La Sainte-Paix
– Si tu ne viens pas à l’église, rends- toi utile et débarrasse la cave de la nourriture qui traîne. Ça sent la mort.
– Tu vois pas que je travaille ?
– Tu peux encercler la Terre de zéro-un, elle va rester ronde quand même.
Va jouer dehors au lieu de pourrir ta vie avec des choses qui n’existent pas.

Ainsi se jouaient les dimanches sur l’échiquier Nouvel Age-Satano-Gothique de Maureen et Simon. Son sermon donné, Maureen tenta une digne remontée en filant entre un vieux grille-pain et une collection de nains de jardin. À 17 ans, Simon ne demandait qu’à se défaire de l’emprise de sa mère. Il entendait poursuivre le rêve fou de son père, programmeur, qui comptait sur l’illusion pour intervenir sur la réalité. Ses amis n’étaient pas en reste. Une mode, disait sa mère. Il s’agissait d’apprendre à voir en noir, prendre le mythe judéo-chrétien à l’envers et exalter la grandeur de l’homme. Faire cul sec et y trouver son compte.

L’église était pleine à craquer. Quoi de mieux pour fuir l’enfer et sa canicule que les hauts plafonds de l’art chrétien. La peinture éloigne l’esprit de ses visions terrestres. La clé de dieu est de savoir s’accaparer l’espoir, s’éloigner de la peur de la mort, des plafonds plats et des planchers désaxés. Pour la communauté de Terrebonne, les affaires humaines penchaient résolument du mauvais côté. Le vice avait dorénavant un visage. La chaleur de l’enfer se lisait sur les fronts et les épaules, et le verdict qui brillait dans les prunelles se voulait accablant.

Des copies photo du pédophile avaient été collées à des coins bien en vue de l’avenue principale et une atmosphère de soupçon pesait dorénavant sur toute la ville. Lorsque Père Jérôme avait trouvé une photographie du criminel sur la porte, il savait que l’église n’y échapperait pas. On retournerait la braise de bien mauvais souvenirs. L’affaire des frères Dupuis n’était toujours pas oubliée. Personne ne connaissait l’étendue des crimes que Léo Théberge avait pu commettre ni par quel tribunal il avait été condamné, l’essentiel était que l’association entre le mot et le visage soit faite aux yeux de tous. Ces crimes étaient contrenature. Au final, l’homme n’était peut-être qu’un produit fini au passé parasité par la qualité de la copie.

Les traits de Léo étaient grossiers, peut-être était-ce là un des indicateurs de la qualité de l’imprimante. L’encre et le passé paraissent indélébiles et cet homme aux yeux rapprochés était résolument criminel. « Léo Théberge, pédophile », le titre démesuré était lisible de loin. En se rapprochant, on voyait Léo porter un sac de sport devant l’école primaire. Il devait s’être arrêté devant le feu rouge qui menait à la buanderie, lieu d’où il pourrait tranquillement mater les êtres innocents qui sortaient des portes, vers quatre heures, lorsque l’un des enfants du photographe se retrouverait sans doute noyé dans la marée humaine dont on espérait un jour le voir se démarquer.

« Attention à vos enfants. »
L’avertissement était lancé. Les préoccupations des aînés de Terrebonne pour la jeunesse s’exprimaient dans ce cri du cœur. C’est dans l’objectif de préserver la pureté que les fidèles s’étaient réunis, plus nombreux qu’à l’habitude. Dieu s’exprimait à travers le Père Jérôme, sa voix paverait celle de la droiture. Dans l’église, personne n’osait regarder son prochain en bas des épaules. Le pervers qui oserait serait instantanément frappé d’excommunication. On comptait sur Jérôme pour ranger son avis du côté des indignés qui percevaient dans les traits de leur prochain la justification d’actes criminels. Une telle avait les oreilles décollées, une vraie folle qui écoutait aux portes et singeait une démarche innocente. On aurait tôt fait de savoir ce qui se cachait là-dessous. Elle devait un jour avoir volé, c’est sûr. Il n’y a que les fous pour prétendre oublier leurs péchés.

La sueur ruisselait sur les joues de Père Jérôme. À trente-cinq ans, il les avait tendres. La barbe aurait inspiré l’espoir d’un ciel orageux, affichant son combat pour la justice d’un monde qu’on savait abandonné au jugement du siècle prochain, muri pétri d’inégalités, sujet aux dérèglements climatiques et à une verticalité défaillante qui refusait d’endosser la culpabilité de ses dirigeants face à un horizon crevé. Les joues imberbes du Père Jérôme surchauffaient sous l’apparente richesse des plafonds, bien à l’abri du sourire cristallin d’un ciel à l’ironie endimanchée. Le présent devrait bientôt rentrer ses robes de jeune fille. L’heure du sermon arrivait. Il faudrait refaire les planchers de l’avenir débarrassés du poids du vice.

Vide, l’église devient une œuvre d’art, la charpente de l’idée de Dieu confronté au silence.
Jérôme écarta les bras à la hauteur des épaules, prêt à sommer son Père de noircir le ciel pour un combat à la hauteur du crime. La pression était si forte qu’il pensa plagier le dernier discours du pape. Pourtant, il ne trouvait pas la force d’endosser la parole de l’Église vis-à-vis de la pédophilie. La honte lui liait la langue. Encore une fois, il resterait muet. Il n’avait pas osé parler de ces soupçons envers Pierre Dupuis lorsque l’occasion s’était présentée, non parce qu’il souhaitait protéger les coupables, mais parce qu’il avait fui. Il avait préféré laisser la police faire son travail et partir en campagne près de Val-Alain. La communauté y avait une retraite privée.

« Sales pédophiles ! » Un homme venait peut-être de sauver la mise. Jérôme n’aurait pas à parler. Bientôt le malaise chasserait le plus volontaire des croyants, la sécurité n’aurait même pas à intervenir. Jérôme se retourna et fit signe aux servants de messe de ranger l’autel.
– « Mais il faut faire quelque chose. »

Jérôme laissa retomber ses bras. Il n’irait pas plus loin.
Maureen devança ses voisins et s’élança vers la sortie. Chaque dimanche, le parvis de l’église servait de support à son entreprise commerciale. Elle profitait du rythme de croisière des gens du troisième âge pour se mettre en action entre les escaliers et le stationnement, ce qui lui laissait suffisamment de temps pour énumérer les ingrédients d’une de ses tourtes au bœuf végane. À chaque semaine sa saveur unique, le bœuf n’était pas simple à réussir. Qu’importe, il fallait créer pour savoir imiter. Depuis trois ans, Maureen tentait tant bien que mal de refourguer une de ses recettes pour la publication annuelle du cercle des fermières, mais chaque recette transcrite dans le compendium familial était systématiquement refusée. La viande était payante pour chaque maillon du drame et la famille construit ses traditions sur des valeurs sûres, Dieu était résolument carnivore. Malgré ses maigres résultats, Maureen refusait de troquer le parvis pour la devanture d’un commerce. Elle tenait à vendre du péché.

Père Jérôme se retira dans la sacristie. Le peu qu’il avait dit l’avait considérablement épuisé. Ses vêtements du week-end l’attendaient proprement pliés sur une des tables qui avaient servi à la vente de garage annuelle de la paroisse Saint-Louis-de-France pour les démunis. Il rejoint sa voiture accoutré d’un T-shirt des Doors, des bermudas kaki, des bottes noires en caoutchouc et un chapeau de matelot. Mais la tension présente dans l’église avait été transférée au capot de sa Tercel grise, qu’il trouva peinturlurée d’une couche de merde d’un demi-pouce. Jérôme paraissait aussi surpris qu’un paresseux devant sa prétendante. Sa posture courbée d’adolescent menaçait de le voir contrarier sa foi en le clouant au sol, mais Jérôme tint bon et s’échoua sur le siège du conducteur comme un béluga sur une plage. Le contraste de la peinture et de la matière n’était pas trop frappant, le soleil se chargerait de la fixer sur place.

Baby, baby don’t let me go. Jérôme roulait à tombeau ouvert en suivant le Canadian National. Il était entièrement concentré sur un récapitulatif de son premier cours de pêche à la mouche : fabriquer soi-même un appât. Il n’avait suivi qu’un cours. Après avoir raté sa première mouche, il décida de la suspendre au plafond en utilisant un fil de fer rouillé de clôture à vache. Son goût pour la sculpture était venu rapidement. En quelques heures, il avait fabriqué une collection de mouches qu’il avait reliées ensemble par des carrés de fil de fer. Jérôme explorait inconsciemment le motif de la forclusion et de l’enfermement. Il alternait entre barbelés et clôture à vache puisqu’il tenait à fabriquer une série de mobiles qu’il voulait plus apaisants. Après avoir travaillé la clôture pour former l’ossature du mobile, il l’entourait de couches généreuses de cellophane pour faire parler la structure. Il appréciait particulièrement les reflets du soleil que la pellicule renvoyait contre le plafond. Les mouches paraissaient se mouvoir dans un espace de science-fiction où des oiseaux kafkaïens auraient subi une métamorphose dans un monde noyé sous un continent de plastique. Jérôme faisait sans doute écho à un regroupement d’artistes en perdition qui produisaient des œuvres post-apocalyptiques à partir d’animaux mutants dans l’espoir qu’un peuple de lecteurs refaçonne son mode de vie pour assurer un avenir viable sur Terre aux prochaines générations.

Après s’être livré à une période de création artistique effervescente, Jérôme prit conscience de l’indifférence du public pour le microcosme. L’insecte régnait sur les voies du ciel, mais ne convainquait pas ici-bas. Les 36 mois qu’il avait mis à creuser le sujet l’avaient laissé amer et affaibli. Il ne travaillait plus que des toiles de fer qui prenait l’allure enchevêtrée des entrailles d’un globe terrestre dont les secrets n’étaient plus décelables par l’œil humain. L’étude du contemporain était vouée à produire des analyses à courte vue qui n’interpelaient que quelques excités prêts à périr en marge de l’Histoire. Ce n’est qu’après une retraite préventive de deux ans où il servit d’intendant dans un garage de campagne que Jérôme retrouva goût à la vie. La mécanique lui inspira une approche ciblée sur la fonctionnalité. Il réserva donc une part de sa production de mobiles aux initiés et reconvertit l’autre en lampe de chevet rustique. L’impuissance de Jérôme cédait progressivement le pas à l’espoir et l’artiste témoignait de ce passage à la lumière.

C’est après plus de trois heures d’exposition au soleil que Jérôme eu l’idée qui transformerait bientôt sa carrière. Depuis son plus jeune âge, la pêche avait contribué à sculpter la pensée de Jérôme Forget et la merde étampée sur le capot de sa Tercel avait attiré plus de deux douzaines de mouches à feu. Cette fois encore, l’attente ne le décevait pas. Il révolutionnerait l’art de Calder en délaissant l’artifice pour travailler à partir de la matière organique. Il devait à tout prix trouver un moyen de se procurer une bonne centaine de mouches à feu. L’insecte ne se laisserait pas capturer facilement. Il fila à la quincaillerie Francoeur pour se procurer une trentaine de rubans Catch Master avant de se rendre au garage trouver Louis Francoeur, cousin aîné de Steeve le quincailler. Dans les petits villages, les grands bâtisseurs étaient tissés serré.