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Voici une semaine que la pièce était terminée, j’avais travaillé sans relâche pendant trois mois pour l’achever dans les temps, le ciel chargé de nuages gris annonçait l’orage, je l’attendais serein, à l’abri, ce serait un succès, j’en était certain, la lune allait venir, éclairer comme tous les soirs la maison de bois, nous nous installerons sur la terrasse avec Muriel, en silence, elle caressera ma main, nous aimons ces soirées qui s’étirent dans la douceur de l’été, dans la forêt, pas très loin du lac, bientôt il faudrait aller à Paris, le texte partira par internet mais je veux en parler avec B., il va la monter dans le petit théâtre acheté dans le marais, le public a pris l’habitude de venir, on se retrouve entre amis, après la représentation, autour d’un verre de Bordeaux.

Comme prévu le public a été au rendez-vous. L’automne est passé, l’hiver a jeté son long silence ensommeillé sur la ville.

A la période des vœux, j’ai toujours lutté contre les conventions et là je me retrouve séduit par le souvenir des cartes reçues par mes grands-parents. Elles étaient écrites en lignes cursives dans un français impeccable, ils recevaient ainsi des nouvelles de parents éloignés qu’ils ne voyaient que rarement. L’écriture régulière, appliquée légèrement penchée à gauche était très touchante.

La ville est enveloppée d’un lourd manteau d’humidité qui pénètre les vêtements chauds. Elle bruisse et semble tenté tous les soirs de soulever ses habits encombrants pour en dévoiler quelque charme secret. Les rues, malgré le froid, sont toujours animées par une jeunesse joyeuse et insouciante.

Depuis longtemps j’étais partagé entre des sentiments contradictoires.

La relation avec Muriel m’avait laissé dans un désarroi terrible.

Je me souvenais de notre rencontre intimement liée à l’écriture et au divorce. Elle me laissait, depuis notre rupture, une cicatrice que le temps avait apaisée.

J’avais beaucoup écrit à cette période tourmentée, des poèmes, de la prose, des nouvelles qui étaient maintenant en attente. Aucun éditeur sérieux n’en avait voulu. Les compliments étaient pourtant agréables et aimables. Mais les lignes éditoriales ne croisaient pas mon style. Le contenu ne trouvait pas de voie pour s’écouler en dehors de quelques lectures chez des amis ou dans des soirées d’artistes.

Le vif de la rencontre était resté comme l’exploration d’un nouveau continent plein de sensualité et de saveurs sucré-salé. La sensibilité de sa langue était en soi une source de plaisir primitif. Langue dure incisive qui allait droit au cœur, flèche sidérante, impérieuse.

L’union des corps les laissait sans souffle, parfois sans jouissance, la vitalité du désir s’atténuait dans ce maelström de débordements, de mouvements, d’odeurs suaves.

En écrivant, je change souvent de mode de narration, comme pour mettre de la distance entre les différents moi qui me constituent.

Un autre moi s’empare alors du clavier et s’échappe, devient autonome, observateur d’un autre, il se nomme alors Pierre ou Je ? Qui sait de qui il s’agit alors ?

Le narrateur s’adresse au rédacteur qui devient un étranger. Il peut alors lui raconter ce qu’il a vécu il y a déjà quelques années.

« Il parlait parfois de sa frustration, mais par allusion, erreur certainement impardonnable pour la sensibilité exacerbée de la jeune femme. Ce matin, vide, après une nuit de solitude qu’il connaissait bien maintenant, elle lui avait écrit un mail très direct qui parlait d’eux, de lui, d’elle. L’affection des débuts semblait évanouie elle n’utilisait plus les formules habituelles qui jusqu’alors le remplissait de bonheur. Elle se détachait pensait-il, moment plus difficile ou évolution plus profonde, comment être sûr.

Les choses sont souvent très simples, évidentes mêmes. Il suffit de poser le regard sur l’instant où elles peuvent basculer, alors, un léger balancement d’épaule, un sourcil qui se lève, un coin de lèvre qui se plisse et la vie s’évanouit, là, en un instant.

Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet

Sur l’auteur

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Jean-Claude Bourdet, né à Safi, colline de potiers, en 1955, est originaire du Lot. Ces terres de merveilles naturelles irriguent sa sensibilité et sa pensée. Il exerce son métier de psychiatre à Bordeaux, ville de fleuve qui le nourrit. Les passions, la souffrance humaine avec qui il est en contact permanent l’ont profondément marqué. L’écriture est constitutive de son être, elle lui tient lieu de refuge, d’exutoire et d’espace d’élaboration. Il explore l’écriture poétique depuis plusieurs années ; la prose, les essais l’accompagnent dans son cheminement personnel et intellectuel. Son regard, sans se détourner du monde qu’il aime parcourir à pied, investit l’intériorité sensible de son être. Infatigable sculpteur de mots, la quête de la tournure de phrase que nous croyions indicible, guide son travail.