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Yan 4

                                                     (Une Heure sur Terre)

Je regardais le soleil venir au monde. On ne devrait pas se lasser d’un tel spectacle. Je ne sais pas pourquoi je pensais cela.  J’appartenais à une espèce ravagée par le mal-être, le questionnement métaphysique et la destruction. Enfin, c’est l’image que l’on avait de nous-même. Que la fameuse mélancolie occidentale avait forgée au fil des siècles. Pourtant la nature c’était aussi le cancer. Maladie que l’on avait vaincue récemment dans toutes ses variantes. On pouvait raisonnablement être fiers de nous. Cette victoire on la devait à des hommes aussi volontaires et acharnés que ceux qui avaient crée la Compagnie. « Il ne faut jamais douter face au progrès ». Les émissaires de la multinationale balayaient les quelques critiques qui fleurissaient ça et là et assénaient cette évidence avec la force d’une loi nouvelle. La leur. Ils savaient que ce monde leur appartenait désormais.

Malgré tout, je n’étais pas sûr que l’espace, et plus simplement la Lune, soient des endroits plaisants.

Je regardais le soleil venir au monde. Et la rue s’animait. Plus lentement qu’à l’accoutumée. Les gens ne parvenaient pas à quitter leur domicile. Hypnotisés par l’information. Les premiers ouvriers lunaires seraient à l’œuvre dans moins d’un an. Ils partiront d’une base installée aux Etats-Unis. Elle était déjà construite et opérationnelle. Elle avait servi jusqu’à présent aux vaisseaux-cargo détachés au ravitaillement de la Station Spatiale Internationale. Cette dernière n’avait cessé de prendre de l’importance. Mais son existence était toujours restée nébuleuse pour la plupart des terriens.

Tellement nébuleuse que le changement d’échelle dans la conquête spatiale nous avait totalement échappé. Les nouveaux vaisseaux, ceux qui permettraient l’acheminement des hommes et du matériel étaient présentés dans ce programme spécial et mondial. Ils ressemblaient aux engins spatiaux que l’on pouvait connaître, mais d’une taille autrement plus importante. Il me faisait peur. J’étais rattrapé pour une frayeur sûrement indécente alors que la joie semblait envahir la planète. Les vaisseaux étaient monstrueux. L’énergie qu’il faudrait pour les propulser et les faire revenir sur Terre, comme de vulgaires camions, dépassait l’entendement. Les émissaires de la Compagnie expliquaient qu’elle était sans danger pour l’environnement terrestre. Tout juste fallait-il s’attendre à une très légère aggravation de l’état de l’atmosphère. Elle serait temporaire et les bénéfices attendus de l’exploitation de la Lune effaceraient à terme les impacts mortifères de la destruction économique de la Terre.

Des siècles à exploiter les ressources terriennes. Des siècles qui laissaient notre environnement exsangue. « Réparons notre Terre », tel était le slogan qui s’affichait maintenant, comme un mantra,  derrière les intervenants officiels. « Le joyau demeurant toujours dans son écrin », voilà ce que devait redevenir la Terre.

Un instant je me déséquipais. Abandonnant mes différents outils électroniques et accès internet. Je redevenais un humain pré-numérique. Un d’avant l’intelligence artificielle et la réalité augmentée. Ne disposant que de son cerveau pour appréhender l’existence. Sa « mortelle mesure ». L’arc ardent de l’informatique, qui s’était transformée au fil des années en véritable extension globale du vivant, ne m’entourait plus. Je me sentais nu. Vulnérable. Le silence était certainement ce que nous avions perdu en premier. Il était devenu progressivement impossible de s’entendre et d’écouter. On nous promettait à présent le silence cosmique. Comme « détaché des liens d’un monde trompeur ». C’est ce que j’espérais de tout mon cœur. Que cette expédition définitive nous ramène paradoxalement à ce temps sans mauvaises envies ni temps perdu. A l’essentiel, en un mot.

C’est tout ce qui étouffait un peu ma crainte.

Mon épouse n’allait pas tarder à rentrer. Ejectée de sa classe pour une folie collective inédite.

Je me rééquipais doucement, pour ne rien manquer des informations glorieuses. Le sourire de l’homme qui apparut au fond de ma rétine ressemblait à un ciel éventré. Le sourire d’un Dieu. Il venait de rentrer dans l’Histoire. Il le savait. Même son calme était habité par une force inouïe. Le sommet de la Compagnie se présentait comme un sauveur. Ce qu’il était, lui et ses collaborateurs. Il n’était que l’un des dirigeants. Mais il avait l’aura nécessaire pour éteindre les doutes et convaincre les foules. Il s’appelait Mercury Voskhod. Il expliquait au monde que la Compagnie était la solution globale aux déséquilibres chroniques. Au « désenchantement ». Il répéta ce mot plusieurs fois.

Sa voix joyeuse et ferme donnait « des ailes au désir ».

Il survolait l’histoire de la Compagnie, appelée à devenir une icône économique absolue. Et pour longtemps. « Car elle surpassait tout ce nous savions. De même que le cours du ciel le plus rapide ».  Il brossait le portrait de l’employé spatial idéal. D’une intelligence exceptionnelle, surdiplômé, sportif. Même l’emploi le plus simple prendrait sur la Lune une dimension prodigieuse.

J’imaginais très bien le sort des chômeurs longues durées et sans formation valable la plupart du temps. J’étais personnellement invalide mais j’étais artiste et ancien juriste de haut niveau. Ce statut hybride m’ouvrait un champ des possibles qui ne me condamnait pas. Mon asile premier était l’art. Il survivrait. Même au fond d’un abîme, il survit toujours.

Depuis quelques années, il était d’ailleurs fréquent que des peintres ou des sculpteurs soient sollicités pour céder des œuvres destinées à constituer un véritable musée lunaire. Jusqu’à présent elles étaient dépendantes d’engins utilitaires, disséminés à la surface. Mais il était question de les rassembler à terme dans un « bâtiment ». La Compagnie se proposait maintenant d’en être le mécène.

Toute l’ingénierie marketing soigneusement élaborée depuis des décennies se déployait avec enthousiasme. Une ardeur dont on avait perdu l’habitude. L’actualité n’était plus que le compte-rendu d’une guerre civile planétaire. On ne savait plus précisément quand elle avait démarré. Un genre de guerre de cent ans, probablement. Amplifiée par l’apparition et le développement des réseaux internet. Encore aggravée par son perfectionnement vicieux. Suivre l’actualité se résumait à démêler le vrai du faux. Tout était devenu sujet à caution, depuis que tout un chacun pouvait fabriquer de fausses vidéos, plus vraies que nature, inonder le web d’informations saugrenues, d’études contrefaites et dangereuses. La raison ressemblait à un homme abattu.

Tout ce qui avait contribué à créer cet état général de violence et de confusion absolue semblait se mettre en ordre de marche pour l’exploitation de la Lune. Des groupes dissidents se mettaient en place, les funestes complotistes entraient déjà en action mais leurs actions s’écrasaient contre le mur technologique érigé par la Compagnie. Des sites connus pour répandre des fakes news à la chaîne étaient soudainement déconnectés. Il paraissait évident que cette violente contre-attaque, qui se jouait en même temps que la présentation du plan de recrutement lunaire, était orchestrée par des services des renseignements. La nature de la Compagnie se complexifiait.

Je luttais contre un mal de tête depuis des années. Je vivais, comme tout le monde, dans cet enfer où « l’âme ne se rend plus jamais à ses devoirs »…Et là, ce matin, dans ce déferlement, je rêvais de retrouver ma chair. De sentir mon corps, de l’éprouver. On nous promettait une énergie éternelle, des gisements spatiaux illimités. Et je rêvais plus que jamais de me promener près de la mer, ou de partir au hasard dans Paris. Ces paysages-là, je ne sais pas pourquoi, je les sentais menacés. Presque négligés.

 

Texte et photo : Yan Kouton