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La nuit 3

(Une Heure sur Terre)

On avait relégué depuis longtemps toutes ces activités inutiles à la Conquête. Celle que l’on voyait maintenant clairement devant nos yeux. Le sol de vérité était là-haut. Sur la Lune dans un premier temps, et dans la foulée sur Mars. Les substances vraies n’étaient plus spirituelles. Elles devaient alimenter l’essor spatial. Notre Terre était perdue sans ça. On nous l’avait assez rabâché, et démontré de manière indiscutable.

Cette accélération foudroyante vers la vie lunaire avait le mérite de remobiliser les cœurs et les esprits. Je me souvenais d’articles rédigés par des psychanalystes signalant cette dépression massive et profonde, une « perte de sens » affectant l’humanité. On se savait condamnés, incapables d’imaginer des solutions au désastre annoncé…Collectivement paralysés. L’aventure humaine semblait devenue un jeu. Un immense jeu vidéo sans fin. On ne comptait plus les cas de personnes « enterrées vivantes » dans leur logement, un casque virtuel vissé sur la tête, incapables de se reconnecter au réel. Les explosions de violence étaient par ailleurs de plus en plus fréquentes et déroutantes. Les émeutes urbaines éclataient soudainement, la plupart du temps pour de simples rumeurs. On savait que des individus ne pouvaient plus vivre autrement que dans ce décor factice. Les rues pouvaient devenir presque instantanément le théâtre d’une confrontation absurde et ultra-dangereuse.

Je reçus sur mon lecteur visuel, incrusté dans ma branche de lunette, un message de notre voisin, un de ces gars cloitrés chez lui, emmuré dans les méandres numériques et victime d’une psychose de l’extérieur. On lui rendait parfois des services. Il se faisait absolument tout livrer et n’avait plus aucune raison de sortir de chez lui. Comment gagnait-il sa vie ? Cette question était un sujet de plaisanterie fréquent avec mon épouse. Le mystère fut enfin levé. Il codait des lignes et des lignes de programmation informatique pour la Compagnie. Il ignorait quand le résultat de son travail, et celui de millions de télétravailleurs reclus à domicile, aboutirait. Ce matin, il comprenait à quoi les logiciels qu’il programmait, comme un dément, allaient servir.

Peu lui importait en vérité la finalité de son travail, tant qu’il lui permettait de rester dans son appartement. Il y alternait les sessions de codage et les séances de jeux vidéo. Mais là, il réalisait que sa psychose, sûrement déclenchée par son addiction virtuelle, avait de manière paradoxale servi une cause scientifique fabuleuse. J’apprenais par la même occasion que la Compagnie avait tissé un réseau sensationnel de travailleurs disséminés dans le monde entier. Des hommes-codeurs qui avaient contribué à l’accélération fulgurante du pharaonique projet économique.

Il n’allait tout de même pas sortir de chez lui, mais je devinais un enthousiasme inédit. Comme si la vie réelle venait de lui exploser de nouveau à la figure. Il ne s’agissait plus d’une aventure artificielle, dans laquelle il endossait un rôle, forcément fantastique. Il réalisait, à son échelle, quelque chose de concret et d’encore plus fou que dans ses jeux vidéo.

« Quant à l’homme, il peut tirer des avantages de chacun de ses dons »…C’était typique de ces campagnes de communication étranges qui inondaient les médias et internet depuis quelques années. Le slogan était tiré de la Divine Comédie, de son Paradis. Il s’étalait ou défilait en boucle dans les couloirs et les profondeurs du grand métro-express. Aucune autre mention d’entreprise. Une simple adresse mail, et c’était tout. A présent, je me souvenais très bien de cette publicité. Elle permit à la Compagnie de recruter en masse des intelligences individuelles, de les mettre en réseau sans qu’elles le sachent.

Mon épouse me prévint qu’ils allaient sans doute fermer l’école plus tôt. Des enfants se vantaient que leurs parents avaient postulé pour « partir sur la Lune ». Le désordre dans les classes était devenu insurmontable.

Je lui révélais le métier de notre voisin cloîtré. Et mesurais, en l’écrivant par pensées tactiles, que ce métier, « codeur », était quand même une forme assez vicieuse d’exploitation. Ces types, obèses pour la plupart, étaient maintenus dans un état de dépendance numérique grâce aux jeux. Ils avaient développé, indépendamment de leur incapacité chronique à avoir des relations sociales, de vraies qualités informatiques. Des qualités indispensables aux visées spatiales de la Compagnie. Il lui fallait des millions de codeurs. Pour des logiciels de nouvelles générations et pour le développement d’une intelligence artificielle. Un responsable de la méta-entreprise était justement en train d’en parler sur les supports informationnels.

Des millions de vrais-faux employés. Comme des astres morts tournant autour de leur destin, sans savoir pourquoi. Des vies capturées, pour leur esprit. Je trouvais la situation effrayante. La Compagnie avait mis au point une organisation redoutable. A la fois pour s’épargner la lourdeur d’une entreprise traditionnelle et par soucis de confidentialité. Des millions de cerveaux travaillant de leur chambre pour la plus puissante structure économique jamais imaginée. Ils avaient sacrifié leur enveloppe charnelle pour ça. L’industrie des jeux vidéo avaient parfaitement préparé leur psyché à cette fin.

Le temps de la résurrection des corps était venu. Ceux qui seraient envoyés sur la Lune. Par milliers. Ceux-là représenteraient une nouvelle élite à qui la Compagnie verserait des salaires stratosphériques. Après tant d’années de crises successives, et la destruction massive d’emplois dans l’économie que l’on qualifiait, comme un pléonasme, de « réelle ». On pouvait certes voyager sur Terre à des vitesses à présent démentielles. Hyperloop avait révolutionné la notion de transport. Comme les données autrefois, devenues grâce à Internet, infinies et disponibles instantanément, les distances ne voulaient plus rien dire en tant que telles. On pouvait joindre la plupart des grandes villes de province en quelques minutes depuis Paris. C’était miraculeux.

Pourtant, comme pour la disponibilité des données immatérielles, cette facilité qui nous rapprochait de la téléportation, avait fini par générer des problèmes insurmontables. Il fallait gérer la transition, les entreprises de transport classique ne parvenaient plus à trouver leur place. Déficitaires, subventionnées, contraintes à des licenciements constants, elles vacillaient dangereusement. Il fallait de toute urgence procéder à des reconversions industrielles. Des hommes, des infrastructures, des gares en plein centre-ville, des entrepôts immenses dont on ne savait plus que faire. Le progrès était stupéfiant, la vitesse avait tout renversé.

La pression était devenue folle. Les marchés immobiliers avaient explosé. Les gens étaient dingues. L’insatisfaction et les contradictions régnaient en maître. Les pouvoirs publics ne pouvaient gérer efficacement les besoins. L’anticipation, prisonnière des demandes citoyennes hiératiques, en constant changement, était désormais impossible. Les hôpitaux, les écoles, les universités devaient subir les choix incohérents des usagers et des décideurs. Il était tout simplement impossible de planifier quoi que ce soit. Les déplacements et les déménagements absurdes, le tourisme prédateur avaient tué la stabilité.  Les frustrations étaient de plus en plus explosives.

« Le nombre est infini des joyaux chers et beaux »…Les seigneurs de la technologie dominaient ce monde grâce aux algorithmes et aux mathématiques, mais ils en avaient fait un champ de bataille permanent, et à bien des égards un champ de ruines. Ils le savaient. Ce que j’ignorais c’était leur objectif final. Nous propulser dans l’espace. Massivement, définitivement. L’objectif était sur le point d’être atteint. Une affaire de mois. Le programme établit par la Compagnie s’étalait maintenant partout. D’abord la construction des installations lunaires. Bases humaines, puis d’exploitations minières et gazières. Ensuite commencerait l’extraction. Et par la force des choses, l’émergence de la première ville extra-terrestre.

« La cinquième clarté respire un tel amour, qu’au monde de là-bas on éprouve toujours la soif de ses nouvelles »…

 

Texte et photo : Yan Kouton