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lettre S

« Sortie sèche ». Frappée par l’allitération racinienne (ces serpents qui sifflent sur ces S), je notai mentalement l’expression. La radio grésillait et je ne parvenais plus à suivre le sujet sur le devenir des enfants placés en foyers ou dans des centres d’aide à l’enfance. La plupart se retrouvaient à la rue du jour (de leurs dix-huit ans) au lendemain (qui chante rarement).

Obstacle
Signalé
Soyez vigilants

Le haïku autoroutier m’en donna confirmation : c’était bien un jour « S », S comme Signalé, comme Soyez vigilants. Dès lors, il ne me restait plus qu’à guetter les signes pour tenter de les interpréter. Un jour Si peut-être bien, avec un peu de chance. Ce jour-là au collège, je commençai avec les 4e3 endormis. Je leur demandai de prêter attention à si,  ce petit mot si important et si l’air de rien cependant ; il pouvait renforcer l’intensité des adjectifs faiblards ou désigner les hypothèses les plus folles, les conditions à la réalisation de nos rêves les plus échevelés – C’est quoi, Madame, échevelé, ça veut dire quoi ? Ça ne veut rien dire, ça dit, c’est comme ça que sortent les rêves, en cheveux, comme disait ma grand-mère modiste, sans chapeaux, mais revenons au si – qui peut affirmer avec force ou caprice un oui dénié.  Les élèves bâillaient à qui mieux mieux : le si auquel ils devaient s’intéresser ce jour-là (et qui ne les intéressait que très modérément) était le subordonnant des interrogatives indirectes. Exemple : Après cette introduction beaucoup trop longue, le professeur demanda à Lilou : « As-tu compris ? » devient Après cette introduction beaucoup trop longue, le professeur demanda à Lilou si elle avait compris. Le hochement de sa jolie tête offrit à la classe un silence réparateur. Ils firent semblant de travailler à l’exercice n°3 p. 217 et je fis semblant de corriger des copies. En réalité je notai ceci : Si, Souci, salsifi, secret, sabordage, sensation… « Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers/Picoté par les blés, fouler l’herbe menue… » (non noté, juste fredonné dans ma tête) … Soir, sentier, sens…

Depuis quelques temps, je ne trouvais plus de sens à mon métier, à ma vie, jusqu’à mes lectures. Seules quelques lettres de l’alphabet surnageaient. Initiales de mots à trouver, à déchiffrer, à lire pour pouvoir continuer et tenir jusqu’au bout de la journée. Et puis recommencer. Certaines lettres offraient un passage permettant de traverser les apparences. Le « U » en faisait partie. Ubac, Ubuesque, Une et Unique, ululer… Il y avait de beaux mots en U mais aussi de très vilains comme cet Uxorilocal, ale, aux – dernier mot des douze pages du petit Robert consacrées à la vingt et unième et cinquième voyelle de l’alphabet. Le « U » était une porte qui ne m’appartenait pas – mais une porte appartient-elle ? Et si oui, au dehors ou au dedans ? Ce « U » me ramenait sans cesse Dans le leurre du seuil de Bonnefoy et Bonnefoy à mon amie C.  et à sa cicatrice. Je ne l’avais pas vue (la cicatrice) mais elle (C.) m’en avait parlé. Le turban blanc noué lâchement autour de sa tête lui allait diablement bien. Quelques mèches de ses magnifiques cheveux s’en échappaient crânement et je l’écoutais me parler d’une autre lettre que l’on avait trouvée sur son téléphone, un début de texto commençant par « H ». J’avais bêtement interprété ce « H » comme un « Help ! » sans Beatles. « H » comme hôpital en tout cas pour elle. Quant au « U », j’avais dit « l’Unique » qu’elle n’avait ni rejeté, ni adopté.   Depuis, ce « U » m’obsédait, devinant qu’il avait à voir aussi avec moi – avant sa chute dans les couloirs du collège et la découverte de sa tumeur, C. ne trouvait plus de sens à ce qu’elle faisait, tout lui pesait, elle se noyait davantage encore que moi protégée par ma jeune folie – et l’adverbe Ultra-petita me fit soudain de l’œil. « Au-delà de ce qui a été demandé » : la définition me convenait également. J’ignorai superbement le Dr. pour droit, m’octroyant le droit d’employer le terme sans juge ni vice. La petite cicatrice porterait pour moi le nom d’Ultra-petita car C. avait traversé le seuil des apparences au-delà de ce qui avait été demandé. D’ailleurs, personne ne le lui avait demandé. Elle avait payé le prix fort et avait eu le courage d’en revenir.

Et dorénavant le « S » tentait de me dire quelque chose. Devais-je composer un mot aussi court fût-il ? Il était temps de corriger l’exercice de réécriture. Je notai encore : S+U= SU. Le su et l’insu. À mon insu, quelque chose se travaillait, me travaillait et qui émergerait d’une manière ou d’une autre. La foudre de la révélation s’abattrait-elle sur moi aussi violemment ? Pouvais-je me ménager une sortie sèche et indemne ? Le temps pressait avant le jour « J » mais peut-être n’avais-je pas tiré toutes les lettres du chapeau…

 

Texte :     Christine Zottele