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La porte-1

« Mais je sens bien qu’en moi quelque chose est fini ».

D’une illusion qui aurait « repliée son aile » j’en serais revenu plus triste.

Mais je n’en serais pas mort.

Non…Juste quelque chose de suffisamment atteint pour céder à l’affreux désespoir de cet instant.

De ces mots pillés, sans aucun regret. Comme pour oublier les larmes amères. La douleur aussi. Elle, elle est devenue permanente. « Du matin jusqu’au soir et du soir au matin ». On ne peut pas mieux dire. Mais je peux m’y faire. J’ai pris l’habitude de flotter comme ça entre deux mondes. De composer avec ces pensées funestes.

Ces heures odieuses à souffrir. Elles m’ont trop souvent détourné de la lumière. J’y ai laissé la souplesse et la joie. J’y ai gagné « la vitesse en route vers une cible ».

Nous sommes en des temps qui virent parfois à l’infâme.

J’arrive à ce moment où l’insouciance n’est plus qu’un instant. Jamais plus. C’est arrivé presque d’un coup. Sans crier gare. Un matin. J’ai su. J’ai su que c’était terminé. Jamais plus je ne connaîtrais de répit.

Tout est devenu soudain tragique. J’ai su que je n’en sortirai plus. Sauf provisoirement. Par intermittence. Des moments plus ou moins longs.

Il y avait bien eu des alertes. Des déflagrations violentes, des prises de conscience qui s’éteignaient presque aussitôt. Le ciel redevenait tout bleu. Pourquoi ce matin alors ? Pourquoi ce fait précis, ce matin-là, a tout changé ? Radicalement. Définitivement.

J’avais connu la chair expiatoire, vu la mort de près et plusieurs fois, fendu l’armure de ce corps, ce corps rompu aux toxines puis aux sevrages. Pourtant j’étais intact. Une question de nerfs et de tempérament. Ou d’inconscience.

Toutes ces années, je n’ai pas senti le sol se dérober sous mes pieds. Je n’ai pas pris la mesure de sa fragilité croissante. Ce matin-là, le plancher s’est effondré. Et je suis tombé. Disons que la conscience m’a rattrapé. Depuis le tragique ne m’a plus quitté. Pas une seconde. Je ne connais plus la stabilité, la tranquillité intérieure.

« Le paisible sommeil dans la nuit transparente » a disparu.

L’obscène trahison m’a sauté à la figure. La tristesse m’a envahi. Mon cœur pénitent a sombré pour de bon. Je le sais. Il m’emportera. Alors que j’avais survécu à un OAP. A une insuffisance cardiaque sévère. Il ne m’avait finalement pas lâché. Mais depuis ce matin, je sais qu’il se tenait seulement en embuscade. C’est mon corps en entier qu’il veut. Et qu’il aura.

Autant ne plus avoir de souvenirs. Le privilège de trop savoir. De savoir qu’ils ne veulent plus être libres. Et d’en mourir peut-être. Perdu pour perdu. Mais digne.

Je regarde alors la mort déguisée, son masque grossier, sa faiblesse coupable. Son air débile. Je la regarde et n’ai même plus la force de crier mon dégoût.

Pourtant, ce constat – ils ne veulent plus être libres ils veulent que leur vie soit dirigée, ils ne veulent plus de la démocratie ils veulent mourir attachés – a délivré mes sens. En voyant de près, ce matin-là, ce qui se profilait, j’ai su qu’elle allait sans doute disparaître. J’ai pourtant chanté, pour moi, sa victoire. C’est la démocratie en entier qu’ils veulent, et qu’ils auront. C’est la beauté du monde qu’ils refusent. Et qu’ils massacreront. Pour Dieu, c’est assez. Pas pour la connaissance.

Texte et photo : Yan Kouton