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Marcher, vent arrière. Résister, appuyée sur lui de tout mon poids, de tout mon corps. Force 10.

Marcher avec l’esprit qui tire à reculons, qui ripe et s’accroche derrière moi. Et le temps mauvais qui pousse, qui pousse droit devant.

Pas le choix. Le vent est le maitre ; il manipule.

Je vis avec l’échéance. Elle est arrivée devant moi, comme un panonceau. J’étais soudain dans la périphérie, à l’approche, dans le catimini de la fin.

Bientôt sans doute, – je me méfie-, je ralentirai de tous mes pas pour ne pas frapper de plein fouet le terminus. Je me planterai sur les patins des freins. Pour ne pas faire le dégât, comme on fait le fantôme, comme on fait la statue. Pour ne pas faire le dégât mort.

« On dirait que tu serais disparue et moi je ferais semblant de te sauver »

Marcher entièrement vautrée sur mon passé. Entièrement concentrée sur ce point de gravité de mon dos. Y mettre toutes mes intentions. Pitonner ma corde dans le granit des anciens jours, planter l’ancre sur la côte du début du monde. En arrière toutes.

Ah ! ce mouvement, cette synergie de fin de course, ces derniers tours de roue qui ne sont là que parce qu’il y a longtemps j’ai foncé tête baissée, qu’il y a toujours en moi ce résidu de mouvement qui poursuit l’élan, et que le torpedo de la vie ne fonctionne plus ! Cette avancée, passive, mécaniques éteintes. Comme un train, comme un navire, moteur coupé.

Alors il ne me reste plus qu’à chercher à prendre du retard, qu’à affirmer ma résistance, qu’à planter mes talons dans la route, bien malgré le vent, bien malgré cette foule de jours derrière moi qui me pousse, me chasse, m’envoie garrocher vers des butoirs célestes.

Je suis dans le train. Il s’est arrêté pour rien dans une gare inconnue. Sur le quai, un homme qui semble léger, souple et jeune, les mains dans ses poches, avance avec un fort vent dans le dos. Il semble un moment s’être assis sur l’air et ses pas le font presque courir malgré lui.

Je suis dans le train. Comme lui sur ce quai.

Il y a des jours où ce qu’on fait nous conduit exactement à l’opposé d’où on voudrait aller.

Pas le choix. Le chemin est le maitre, il manipule.

 

Texte et dessin : Anna Jouy