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Nous devrions nous écrire. Comme si la poste avait le pouvoir de tendre des fils et des nœuds de ta fenêtre à la mienne.

Nous serions de ce genre ancien modèle, qui va au bûcher saisir une branche pour la réduire en sciure. Nous serions de ces gens qui sèchent des feuilles, des gens qui râpent, touillent et pourrissent les bois, pour en sortir de la pâte brute à laisser sécher entre des presses et des grosses pierres. La peau de papyrus, tannée sous le soleil.

Nous devrions nous écrire. Percer encore parfois notre veine de poignet, y tremper un oiseau. Lentement à la bougie le soir, en réfléchissant longuement à la valeur de chacun de nos mots. Rêver d’abord nos discours, les rimer, faire fleurir nos amours. Ecouter le bruit que fait le mot, le mot demain, ou encore toujours…

Nous devrions. Acheter à nouveau ce papier bleuté léger, et si fin, qu’on devinait derrière chacune de nos phrases, nos visages rieurs ou chagrins : le papier avion et son enveloppe diaphane. Papèterie bleu céleste. On y voyait les cœurs battre dedans, les ailes du papier s’ébranler, papillons ou pollens, le courrier des vents et marées. Par avion, nos ‘je vous aime’.

Nous devrions nous bricoler des cartes, des vues de la ville en hiver et des vaches au printemps, le château, la grande église… Et puis cette flèche au stylo qui montre notre maison, l’hôtel de la plage, le lieu-dit de nos présences. Nous découper des formats minuscules à coller sur des paquets dans lesquels on aurait enfoui de la paille pour de fragiles biscuits, une bougie, un bas de laine.

Nous devrions- pourquoi pas- faire des polycopies avec la machine à rouler les stencils, pour répéter en bleu des centaines de bonjours, des saluts, des bisous. Comme un papier écho qui redirait sans fin, le son de notre main, la forme ronde de nos voyelles, la bouche entrouverte de nos consonnes.

Nous devrions nous taper à la machine, faire cliqueter le carillon du clocher intérieur. Tirer sur l’aile de métal et entendre couiner le rouleau au démarrage, ligne après ligne. Une course de stade, une lettre d’estafettes avec ce passage de témoin à chaque nouveau paragraphe. La missive Remington ! Et puis on prendrait tout soudain le goût des boules marguerites, qui danseraient en secouant leurs minuscules tresses de tignasse crépue sur la feuille. On s’écrirait un peu, beaucoup, passionnément des dizaines de romans.

Nous devrions nous écrire en commençant la lettre par mon cher monsieur, madame… Puis on dirait hello, salut, coucou et même on ne dirait plus rien. On aurait, posé sur la table, le crachoir à messages, avec son bruit de gong ou de clochettes. Tu m’écrirais chaque heure, je classerais mes minutes, comme un notaire dans son classeur.  Notifications.

Nous écrire, ce texto parfait orthographique et puis soudain graphique. Rapide, chaque seconde quelques mots, si tu veux. Ah ! Si tu crois m’échapper…

Et puis pourquoi t’écrirais-je tout ? Jtm tjrs tlmt devrait te suffire. Tu devineras, tu inventeras. Et vive ton imagination ! Je n’oublie pas non plus qu’un dessin peut tout dire – non pas le mien, mais celui de tout le monde- se donner des nouvelles, toi et moi, avec des points et des virgules ou un pouce tendu vers le ciel.

Nos lettres ont maintenant une telle spontanéité, rapidité… qu’en fait, ne rien y écrire pourrait nous combler largement. On saurait tout de ce que l’autre pense d’une simple vibration dans ta poche ou dans la mienne.

Se taire, finalement, c’est sans doute mieux. Ne rien dire pour tout dire, à vrai dire.

Je t’écris juste un point mon amour… tu me connais si bien.

 

Texte et dessin : Anna Jouy