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Ma vie ne raconte rien. Elle ne fait pas d’histoires. Rien. Calme, silence et banalité. Presque.

Un chemin en boucle tourne autour des maisons. Un fil invisible me coud à ce collier. Des arbres à tous vents.

Des gens comme des géraniums aux fenêtres décorent ma vie de médailles rouge suisse. Un quartier de vieux dans lequel comme des graines exotiques poussent quand même deux enfants.

Chaque jour, je fais les cent pas sur la route. Les centièmes claudiquant.  Une aiguille des minutes qui fécondent mes uniques voyages. Je résume l’Equateur à ma ceinture de goudron. Le Sud à la terre. Le Nord au grand ciel.

Tandis que je tourne en rondes, tandis que je m’enivre à la vitesse du pas, voilà que je découvre qu’un autre fait des allers-retours sur un tronçon de mon univers.

Vêtu sport chic, impeccable et grand seigneur rehaussé de Lacoste et de flanelle Armani, il cisaille la promenade en d’interminables horizontales, zig zag et rezig…  Concentré, affairé, Gatsby fait du temps un balancier interminable, en avant, en arrière.

Ni lui ni moi, promeneurs vindicatifs du quartier, ne quittons notre espace. Nous ne franchissons pas la route qui va plus loin.

On ne sait jamais que je ne retrouve ma maison, que je m’affaisse contre un talus, que j’atteigne le bout du disque terrestre et qu’il bascule sur la face B.

On ne sait jamais s’il se faisait avaler par les trous voraces d’un terrain de golf plus loin.

Je circule, il biseaute, deux scies pour un même paysage qu’on voudrait fendre, retenus tous les deux par une quelconque chaîne. La sienne glisse sur un fil, la mienne enlace un pieu.

A des heures choisies, comme deux bestioles indifférentes, lui tire sur le trottoir sa gravure de mode, et moi ma patte folle. Nous ne rompons pas ensemble notre temps quotidien. Son élégance préfère le soir, ma bohème le matin.

Mais il peut arriver que le temps s’arrête. Mécanique en dérangement, oubli de remontoir…

Voilà mon passant stoppé en bordure de ma terrasse. Le temps prend sa respiration. Il lève la tête. Il regarde mon époque hippie allongée sur sa chaise longue.

–  Vous vous demandez bien, n’est-ce pas, ce que je fais à limer notre rue avec tant d’insistance ?

La question en effet m’a effleuré l’esprit. Il me regarde en souriant.

 –  On m’a privé de mon souffle, j’essaie de le rattraper.

Ainsi, il marche droit, il fonce, il revient, il repart. Il souligne ma rue d’une trace à l’encre sympathique.

Ainsi je toupille, je griffonne des cercles au stylo bille.

Chacun son truc pour se donner le même grand air.

Décidément il ne se passe rien dans ma vie. Il y a dix maisons dans mes environs. Quelque part dans ce pâté de vies pourtant, un autre a aussi cassé son ventilateur et fonctionne à la pompe aux petits pas.

Pour un peu, nous serions les préposés involontaires à l’animation de quartier.

 

Texte et image : Anna Jouy