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Cartes sur table

Je ne pouvais me résoudre à quitter Maria, à retrouver ma triste vie dans le Nord de la France. Bien que très jeune, je pensais avoir franchi un point de non-retour au-delà duquel la vie n’avait plus rien d’exaltant… Mon destin mélancolique était déjà scellé, les protestations de Maria n’y pouvaient rien. Les expériences vécues m’avaient simplement fait parcourir plus vite et plus mal que d’autres le même chemin. La seule question véritable était comment avoir la patience, à mon âge, que s’usent une à une les nombreuses années qu’il me restait encore théoriquement (héroïquement?) à vivre…

Le soir, nous discutions doucement dans la pénombre en regardant la nuit tomber… Dans la journée, j’aidais Maria à entretenir son jardin conquis sur les ordures. Je n’étais pas capable d’un effort soutenu, mais tripoter la terre me faisait redécouvrir des impressions d’enfance oubliées, et avec elles un peu de plaisir insouciant. Ce bonheur inattendu ne résistait pas longtemps aux pensées tristes car, bientôt, le sentiment irréversible du temps qui passe et l’impossibilité de revenir en arrière, et donc de goûter réellement les sensations simples et bonnes propres à l’enfance, reprenait le dessus. Je me laissais de nouveau submerger par un désarroi sans fin qui m’attirait comme un puits sans fond… Il n’empêche. Pendant quelques minutes, j’avais humé sans retenue l’odeur de la terre mouillée que je venais d’arroser. De façon inespérée, je m’étais sentie pour quelques instants en accord avec le monde. Ces fractions de temps n’étaient pas rien. Des cordes vitales vibraient soudain sous le coup d’émotions réveillées par la joie de cette activité simple dans le jardin. Ces moments qui revenaient en pointillé traçaient une sorte de chemin vers une issue dont l’accès me paraissait pourtant définitivement refusé. Je marchais en aveugle dans un désert… j’avais soif, terriblement soif…

Je trouvais une forme d’apaisement en me repliant derrière la vitre de mes perceptions. Ambiguïté d’une sorte de schizophrénie volontaire et lucide. Je ne me sentais bien nulle part sauf à l’abri de rêveries contemplatives suscitées par un rayon de soleil ou le clapotis de la pluie, le visage de la lune ou la cavalcade des nuages pendant les nuits de grand vent, le chant d’un oiseau ou le bruissement des feuilles les soirs d’été. L’excès de fatigue dans laquelle je me trouvais souvent à force de ne pas ou de trop peu dormir favorisait le ralentissement de mes pensées et l’anesthésie de mes sensations ou sentiments. Je fuyais le monde réel pour retrouver des forces dans cet état de somnolence rêveuse voisin sans doute de l’hypnose…

Les mots montaient parfois en moi sous la forme d’un maladroit poème. J’aurais aimé pouvoir peindre les couchers du soleil ou les reflets de la lumière à la surface du monde. Tout au fond de mon marasme, je restais sensible à la beauté. Chaque fragment saisi paraissait posséder toute la puissance du Beau absolu. Il me semblait que le Beau se donnait facilement par la grâce d’un regard errant posé au hasard n’importe où. Mon esprit était encore sous l’emprise d’une sorte de pensée magique qui me faisait croire que le langage pouvait capter immédiatement, sans l’effort d’une traduction, les correspondances entre les êtres. Ce que j’écrivais était naïf. Dans l’extase de la contemplation comme dans l’excès de douleur, mes mots coulaient comme des larmes d’enfant. La sincérité du sentiment cautionnait à mes yeux son expression esthétique. Il me semblait de la même façon que Dieu aurait dû jouer cartes sur table et nous montrer la voie sans autres complications. Les gens en phase avec le monde disent que les autres sont fous, comme cet écrivain, Walser, qui n’écrivait plus que des microgrammes d’une écriture miniature cantonnée au territoire du crayon… Bien loin d’être folles, je pensais que ces personnes auxquelles je m’identifiais étaient plutôt, à l’inverse, extra-lucides, car voyant le monde sans apprêts, sans les mises en scène habituelles des monteurs de spectacle qui spéculent sur la mauvaise foi des gens, leur penchant pour le mensonge, leur habileté de prestidigitateurs à escamoter le vrai…

À suivre, demain
Texte : Françoise Gérard