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Come on !

Comprenez-vous cela ? Elle ne voulait pas se compromettre. C’était une petite flamme toute pure qui brûlait avec entêtement, pour avoir une chance de parvenir à l’autre bout de la nuit. Si quelqu’un lui avait fait remarquer qu’elle risquait de mourir d’épuisement, elle n’aurait pas renoncé, mais personne ne lui disait cela, car personne ne soupçonnait son projet. Voyez-vous, nous passons notre temps à raisonner, à justifier et à permettre, n’est-ce pas? Et il nous arrive souvent de tolérer l’intolérable en toute bonne foi car (n’est-ce pas?) nous n’y pouvons rien! Or, ce rien n’est qu’un faux-fuyant, un mensonge plus étouffant que l’épaisseur du néant…

Elle avait commencé à prendre des notes sur un cahier d’écolier. Son écriture était serrée, parfois à peine lisible, probablement pour économiser le papier.

Je n’intéresse, je ne connais plus personne. J’écris donc dans le vide, à un lecteur, une lectrice inconnue. Ou peut-être à toi, mon amie, qui sait? Je t’ai attendue sur la route, tu es peut-être venue à ma rencontre et il te serait arrivé malheur?… Car maintenant, je le sais, il n’y a pas de paix sur la terre. Le monde est cruel, la méchanceté n’a pas de limite…

Elle voulait retrouver Bob. Elle demandait à toute personne qui lirait ces lignes de lui envoyer éventuellement des nouvelles de lui poste restante le long d’un axe qui allait de Lille à Casablanca. Hélas, lui non plus, je ne l’ai jamais revu. Il peignait des tableaux dans un sous-sol mal éclairé. Il pensait que la peinture pouvait changer le monde en modifiant le regard porté sur lui. Il allait parfois en Allemagne pour faire connaître ses oeuvres. Pour vivre, il monneyait quelques dessins. Il était beaucoup plus âgé que nous et m’impressionnait. Martine, qui n’avait pas encore abandonné ses études de philo, théorisait ce que lui exprimait en artiste. Nous nous retrouvions souvent autour d’un thé à la menthe…

Sans pouvoir échapper complètement à la vague générationnelle hédoniste de la fin des années soixante, nous restions sur nos gardes. Une sentinelle veillait en chacun de nous comme la statue d’un Commandeur à l’entrée d’une cité interdite. Nous ne voulions pas trahir la classe ouvrière. Le slogan « Ouvriers, étudiants, même combat! » nous semblait être un leurre. L’immense malentendu de cette époque était déjà perceptible. La société de consommation n’en était qu’à ses prémisses, et avec elle, son cortège de simulacres et de mensonges, d’inégalités, de spéculations financières, de pillage des ressources naturelles, de fuite en avant suicidaire collective, sous la férule de quelques puissants… La seule issue possible était de prendre la route à la recherche d’un nouvel horizon, d’un air plus respirable, d’une expérience humaine plus acceptable…

Texte : Françoise Gérard