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Assiégé de petites énigmes qu’il ne parvient pour l’instant à résoudre, Léo s’embarque dans le train d’une solitude tenace, uniquement préoccupé à écrire. Il traque les griffures, les fêlures, la moindre source d’émotion. Il a encore ce fantasme de l’écrivain dévoré par ses phrases, le monde entier reconstruit dans sa tête. Son double d’écriture, il le voit croître à l’ombre des choses tordues qui lui viennent en rêve. Écrire pour ne pas désespérer tout à fait, se répète-t-il,
écrire jusqu’à l’obsession car rien de valable ne peut s’obtenir sans un engagement total. L’écriture peut devenir une entreprise constante qui, à partir d’un certain point d’obstination, ne vous lâche plus. Tout alors devient phrase.

Il y a la nuit tout autour. Un peu de musique pour la lumière. Ecstasy de Lou Reed dans le casque. Je cherche ce relâchement des nerfs qui vient dans l’épuisement. Il y a les citations que je recopie pour réentendre les grands morts, comme cette phrase de Francisco de Quevedo y Villegas : Retiré dans la paix de ces déserts, avec peu de livres, mais tous doctes, je vis en conversation avec nos pères, j’écoute de mes yeux les morts. Il y a aussi ces textes que je relis sans cesse dans l’espoir qu’ils me durcissent, qu’ils agissent sur moi comme des vaccins : Le Terrier. Des arbres à abattre. Poteaux d’angle. Cap au pire. Il y a ce presque rien autour duquel je tourne inlassablement. Parfois il me semble que je m’approche de l’énigme sous un angle à chaque fois différent, mais jamais je ne l’atteins, et c’est parce qu’elle m’échappe toujours que j’y reviens sans cesse. Les combats perdus d’avance n’ont jamais été pour me déplaire.

Attendre. Il n’y aurait rien d’autre à faire qu’attendre. Dehors ce serait l’hiver. L’hiver, le vent et la pluie. Gribouiller un peu pour s’occuper les mains, lire ce que nos sœurs et nos frères d’armes, nos sœurs et nos frères nocturnes publient sur la toile car on n’écrit jamais seul, et c’est même par tous les autres qu’on écrit, comme le dit si bien François. Regarder l’espace autour de soi, se lever, ouvrir la fenêtre à guillotine, humer l’air de la nuit, et attendre, attendre l’événement. Chaque nuit serait une nouvelle aventure. La parole jaillirait au bout d’un long moment d’attente et de gribouillages inutiles. L’écriture nous submergerait ; elle emporterait tout. Ce serait une langue nette, tranchante, qui irait droit vers la foudre pour enrailler la machine. Un mélange d’euphorie et de lucidité. Ce serait une impro contrôlée qui secouerait les normes, une parole insomniaque libérée des jugements moraux. Car il ne s’agirait pas de plaire. Ce qui aurait lieu, ce serait un feu, une intimité. On ne se rendrait même plus compte qu’on écrirait. On serait pris par l’écriture. Elle coïnciderait exactement avec ce qu’on serait en train de vivre. Son rythme s’accorderait au nôtre. On assisterait alors dans un état second à l’éclosion brûlante des phrases. Elles se dérouleraient d’elles-mêmes, comme si une autre présence parlait à travers nous. Le cœur, on l’entendrait battre. La respiration serait étrangement lente. Ce serait comme une transe calme. On ne maîtriserait plus grand-chose et ce serait sans doute mieux ainsi. On se laisserait écrire. Les phrases prendraient vie sous nos yeux. Elles se déploieraient, se répondraient les unes aux autres. Nul besoin de leur venir en aide, elles trouveraient leur chemin toutes seules. La ponctuation disparaîtrait. La fièvre ferait voler en éclats la syntaxe. Les bons usages sont vite oubliés quand il s’agit de préserver l’émotion. Qu’importe l’espace parcouru. Ne pas regarder en arrière de peur de laisser les choses retomber. Joie mêlée de crainte que tout s’arrête, sensation grisante de foncer dans le brouillard. Les phrases appelleraient les phrases. On écrirait vite car le temps filerait. La boîte crânienne crépiterait d’appels et de cris chuchotés. Le clavier tremblerait de joie. On aurait lâché la bride. Ce serait une cavalcade !

Texte et video : Gwen Denieul