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8 statuestatue

Si je regardais à présent mon reflet dans l’eau du fleuve, décèlerais-je, un peu vieillie, la ganache hilare et folle de cet enfant ? Ai-je en moi sa candeur cruelle, son orgueil de roi, sa joie de vivre et de tuer ? C’est une possibilité en effet. Après tout, n’avons-nous pas pour origine le même drame, celui d’avoir été propulsé d’un utérus dégueulasse, et la tête la première en plus, dans ce monde où dès les premières secondes nous n’avons su que hurler et pleurer, comme si naître était là le début d’une longue torture ? Après une expérience pareille et quand à peine quelques années après on s’est rendu compte que ce supplice était le cœur de la vie même, un ressentiment de condamné à tort grandit avec nous et se propage dans notre sang pour mieux nous envenimer. Attention, je ne cherche pas à trouver au bambin, à moi non plus, des circonstances atténuantes. À quoi bon ? Lui comme moi ne cherchons même pas à nous défendre. Nous ne portons le poids d’aucune culpabilité. Nous n’allons tout de même pas tomber à genoux, les deux mains jointes, pliés en deux comme une lettre adressée à des clébards crevés pour supplier leur clémence afin qu’ils nous pardonnent et nous laissent vivre en paix. Nous n’avons besoin ni de nous confondre en excuses, ni de plaider coupable pour continuer notre route l’esprit tranquille. Nous n’éprouvons aucun remord ! L’enfant rentre chez lui avec dans le ventre, non le traumatisme d’avoir commis l’irréparable, mais juste la peur de se faire gronder par sa mère. Et pour ma part, je n’ai en tête que cette satanée fièvre qui atteint maintenant des records de température ! La chaleur de la foule s’est à présent emparée du square. Pourquoi me lance-t-elle des regards pareils ? Quelle attitude adopter ? Quelle démarche pourrais-je bien prendre pour passer complètement inaperçu, pour disparaître même ? Rentrer la tête dans mes épaules frêles, coller mon menton à mon cou les yeux fixés sur la pelouse et ainsi ne croiser que des chaussures ? Mais comment dans cette posture pourrais-je encore regarder devant moi et ne pas risquer de bousculer quelqu’un ? Pourquoi ne pas l’avouer : je suis de plus en plus mal à l’aise parmi eux. J’en rougis, préoccupé par chaque présence qui, faisant mine de m’ignorer, m’ausculte du regard. Je prends ma tête dans mes mains en espérant de la sorte étouffer toutes les histoires que je me raconte à leur sujet. En vain. À chaque pas, j’empiète sur les limites de ma tolérance au mal-être, seconde après seconde, chancelant de panique, ma fièvre est tout près de me faire tomber. Je donnerais tout pour être la statue plantée au beau milieu de la fontaine. Les passants la remarquent tout juste du coin de l’œil. Sa solitude de pierre est insignifiante à leurs yeux. Dieu que j’aimerais, moi aussi, être en pierre ! S’ils me regardent de la sorte, qu’ils chuchotent entre eux la main sur les lèvres pour ne pas me montrer du doigt, c’est que ma présence seule les envahit de crainte, de suspicion, de dégoût, d’antipathie ! Ça ne peut être autre chose dont il est question ! C’est de moi qu’ils parlent ! De moi dont ils sont troublés ! Sinon, ils ne me prêteraient aucune attention. Il pourraient au moins m’ignoreraient plus poliment, comme on rencontre de vieilles connaissances croisées au hasard d’une rue dont on préfère feindre de ne pas avoir reconnu le visage, et s’épargner des politesses embarrassantes devant ces anciens intimes, ces vieux amis qui ne sont désormais plus que des gens qui passent et qui nous emmerdent. Que j’aimerais moi aussi être quelqu’un qui passe et qui les emmerde ! Hélas, à leurs yeux, je suis un être à part, curieux, silencieux donc sujet à caution, méprisable et malintentionné sur on ne sait que jeter l’anathème. Les plus chaleureux d’entre eux me confient leur méfiance d’un pas brusque en arrière. Mais qu’est-ce qui peut bien les faire bondir de la sorte ? Même un peu palot, l’œil cerné, le front fiévreux, tremblotant et il faut bien le dire, d’une saleté à écœurer un rat, je suis et reste encore l’un des leurs n’est-ce pas ? Je n’ai pas encore une queue qui me pousse au-dessus du derrière quand même ! Me croient-ils contagieux de la rage pour déguerpir ainsi, à une dizaine de mètres de moi minimum ? Le berger des rues, peut-être contaminé, m’aurait-il mordu le mollet pendant que je le rouais de coups ? Suis-je déjà la bave plein les babines à me gratter de partout, prêt à mordre n’importe qui ? Si j’en suis là, qu’ils me le disent au lieu d’essayer de me le faire comprendre lâchement en gardant leurs distances ! J’approuverais même le fait qu’ils veuillent m’abattre pour la sécurité du plus grand nombre. Mieux, je serais prêt à me suicider pour leur rendre la tâche plus facile ! Et sans rien demander en retour ! Pas de pitié, pas de tristesse, pas d’hommage ! Qu’ils ne s’attardent pas sur ma mort ! Par pitié, pas de funérailles pour un type mort de la rage dans sa robe de chambre ! Que ma disparition les soulage (et me soulager aussi au passage), c’est tout ce que je souhaite à ces hommes et ces femmes que je n’aurais de mon vivant jamais connus. J’avoue n’avoir même pas essayé. Comment aurais-je pu apprendre à les connaître ? En bavardant ? User de la parole ? Mais quelle dérobade la parole ! Elle est vouée à garder comme un mensonge celui qui désire la prendre ! J’affirme cela, mais après tout, qu’en sais-je, moi qui n’ai jamais su la prendre ? Ce n’est pas par manque d’envie, je crois ne pas être dénué de toute volonté, ni même par pudeur ou timidité, mais tout simplement parce que je ne sais pas comment ni pour quelles raisons il faut parler. Parce qu’il le faut pour être l’un des leurs ! Il n’y a que par la parole qu’il serait possible de rentrer dans leur cercle. Certains causent même à leur chien pour l’humaniser jusqu’à qu’il soit considéré comme un membre à part entière de la famille ! Je parle du toutou de maison dressé à hauteur d’homme, accablé d’un nom ridicule, parfois même d’un prénom, caressé tendrement comme un doudou, à qui son maître prend le museau pour lui dire d’une voix infiniment idiote : «Sage ! Saaage ! C’est bien ! Bon chien !» Il ne manque plus que la parole à cette pauvre bête qui donne presque l’impression qu’elle désirerait parler ! Chaque fois qu’il regarde la bouche de ses maîtres causant ensemble, il semble à la fois redouter et désirer être le sujet de leurs conversations. Pourtant, quand ses maîtres se mettent à lui parler directement, je sais, tout comme moi, qu’il n’entend que des sons absurdes quand eux se persuadent qu’il est en train d’écouter avec attention des mots dont il comprend le sens. Il ne fait que jouer à les comprendre et ses maîtres, eux, complètement bernés, se félicitent d’avoir fait l’acquisition d’un chien si intelligent. J’avoue qu’à le voir courir après une balle, ça ne me donne vraiment pas envie d’ouvrir la gueule, si ce n’est pour aller mordre ses cons de maîtres… Retiens-toi me dis-je, retiens-toi donc ! Il est peut-être temps de quitter le square avant d’aller trop loin. Mon intranquillité chronique devant les hommes commence à me dépasser. Ma tête est plus que brûlante. La fièvre irait-elle jusqu’à mettre le feu à toute ma pensée ? Je ne tiens même plus en place, je frissonne de répugnance, des hoquets de haine me secouent la raison. Si je reste en leur présence ne serait-ce qu’une minute de plus, je vais de ce pas justifier la peur qu’ils éprouvent envers moi depuis que je suis parmi eux. Non, non, je ne leur donnerai pas cette satisfaction. Il ne faut pas que je tombe dans la folie dangereuse qu’ils m’ont prêtée au premier regard. Je veux rester à leurs yeux ce présumé coupable que le manque de preuve lave de tout soupçon. Pars maintenant, pars !

Texte : Anh Mat
Dessin: Anna Jouy