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7 ETRANGLEURétrangleur

Le boulevard fourmille d’automobiles et de passants pressés. Difficile dans l’agitation de retrouver le coin où j’ai commis mon crime. Il faut dire que de jour, c’est assez différent par ici. J’ai donc continué mon chemin pour me retrouver assez vite face au parc où j’ai reconnu sans l’ombre d’une hésitation le frêne sur lequel j’ai chié. À quoi peut bien ressembler ma crotte à présent ? L’odeur s’est atténuée, quoique conservée dans sa paroi désormais sèche et sur laquelle quelques mouches à merde festoient. Et si par hasard, un des mômes qui joue à côté venait à marcher en plein dedans ? Son parfum d’origine, quoique plus froid, referait surface et imprégnerait la semelle de la petite basket aux lacets défaits. Que le garçon n’en soit pas gêné, il paraît que ça porte chance, en particulier du pied gauche. Le morveux ne doit pas croire à cet adage populaire. Il ne cesse de répéter : « Ma mère va me tuer ! Ma mère va me tuer ! Des chaussures toutes neuves en plus ! Putain, je vais passer un de ces quarts d’heure ! Si je trouve le chien qui a chié là, je le tue ! » J’aurais pu pour le provoquer lui rétorquer sur un ton quelque peu taquin : «Même pas cap !» Et connaissant l’immense orgueil des enfants, il aurait à coup sûr répondu : «Ah ouais ? Tu vas voir si j’suis pas cap !» De ce pas il serait allé à la recherche de son bouc émissaire. Il ne se serait pas attaqué à un gros chien de peur des représailles, mais avec un peu de chance (et vu l’état de sa semelle gauche, il en aurait eu) il serait tombé sur un petit chiot abandonné, paumé, fatigué, à vue d’œil orphelin depuis peu, bref, tout à fait inoffensif. Le chiot n’aurait pas pu compter sur l’espoir d’attendrir le bambin d’un pauvre et triste regard quémandant l’empathie. C’est décidé, têtu un môme qui a une idée en tête et qu’on met au défi de ne pas se dégonfler, ça n’a pas peur de se salir les mains, d’aller toucher aux pires extrêmes, au cœur de l’horreur même pour ne pas perdre la face. Que ce serait-il passé ensuite ? Il aurait pris le chiot par le cou, l’aurait serré entre ses petits doigts potelés, les deux pattes arrière suspendues en l’air comme les jambes d’un pendu auraient vaguement tenté de se débattre, la bête aurait probablement essayé d’aboyer, mais les strangulations du petit auraient été si fortes qu’aucun son n’aurait pu passer. Puis le petit aurait penché la tête sur les yeux du chiot pour regarder fixement l’animal avec même un rictus de joie. Je parie qu’il aurait même éclaté de rire quand si proche de la fin, les nerfs encore vifs de la bête auraient fait gigoter son corps, comme si malgré le sans espoir de la situation, la vie du chiot ne s’était pas résignée à abandonner. Puis les mouvements du corps peu à peu plus discrets se seraient raidis pour de bon et le garçon déçu que l’agonie soit déjà à son terme se serait retourné vers moi, fier, le sourire aux lèvres et m’aurait lancé au visage : « Tu vois que j’suis cap ! J’ai pas qu’de la gueule moi ! » Qu’il se rassure, je n’en ai jamais douté…

 
Texte : Anh Mat
Dessin : Anna jouy