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aérostier

Se casser.

Casser le carton lisse, de pliures, avec une lame coupante.

Plier, rabattre les côtés de la boîte. Net partout. Monter ainsi le coffre. Assurer soigneusement la bonne tenue des pans d’une longueur de bande collante. Retrouver ainsi des dimensions perdues, celle d’un peu de hauteur, celle d’un peu de profondeur.

Glisser à l’intérieur un objet, un moi symbolique. Sera-ce un caillou tout strié de failles, une perle de toc, un papier torchonné dont on ne sait plus l’importance-quelqu’un l’a fait peut-être plus précieux que les autres-, une ficelle, un bonbon?

Boîte trop vaste, inadaptée à ce que je suis. Je flotte dedans en faisant un bruit de pluie qui roule sans attache.

Casser l’image immobile, l’image qui, planquée derrière sa verroterie HP truc machin, n’existe qu’à coups de clic et de déclic. Je ne suis pas comme la lampe, vivante sur interrupteur. M’accorder une troisième dimension?

Sur le pré ce matin, mon unique bagage, une nacelle bien fermée. Je suis dedans.

Reste le destinataire et là, ce vide brun qui m’absorbe comme un désert de sable, monte boire un nuage.

Dedans il fait si noir.

C’est de la nuit que j’attends le plus, comme si elle me devait quelque chose, même un rêve aussi léger serait-il.

J’attends qu’elle pose sa main sur mon bras, qu’elle déverse dans mes veines par flux silencieux, la certitude des couleurs, de la force. Le ciel.

J’attends que sa grâce me touche, qu’elle me dise toi et moi c’est pareil. Je te sais, tu me sais par cœur. Nous sommes de la même matière, je te reconnais.

J’attends que l’obscurité se fasse mon âme et mon âme l’obscur, que se décomposent mes contours, mes épaisseurs, ce corps en pattes, tout ce qui m’éloigne du noir, de l’informe noir.

Je m’élève dans ce monde qui n’a pas d’yeux, dans ce monde sans relief et sans attente, une goutte, une goutte d’eau avec des restes de lumières. Je me hisse dans la mer noire, dissoute, parfaitement elle, parfaitement moi. Je rejoins enfin quelque chose.

Je décolle, lettre et paquet, ballon libre.

Je mets quand même dans mon envoi une pincée de fables, comme on se met sous le coude sa réserve de munitions. A quoi cela sert-il que je m’envole, que je m’enroule sur des rotins bien durs, s’il me faut filtrer le vrai du feu?

Parfois,  je baise avec les génies de la flamme, des dresseurs de mamelles. Plus haut.

Parfois, j’exerce le pouvoir des étouffeurs de chandelle. Est-ce une idée ou l’ombre volante de mon pas?

Parfois, je revendique ma présence, au tocsin, le brame de solitude… « ohé…! » Cela monte, à me déchirer le plexus. Je repousse du cri l’horizon et le fond de l’univers. Je le crois, j’en suis convaincue: l’espace s’agrandit. Pourtant ce n’est que le monde qui a reculé d’un coup de vent.

C’est pour ça. Je me crois plus puissante mais j’arase à la faucille le blé de ma nacelle.

Je mets du rêve, du condiment sacré. C’est pour le vol. C’est pour écrire et que me passe le goût de la terre et de la tombe. Aérostier postal, comme tous les autres.

 

Texte et dessin : Anna Jouy