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Ce rêve continu… Il y a quelque chose derrière ce voile gris ou bleu tendu au-dessus de la tête. On ne cesse d’y penser, d’attendre que ça arrive enfin, ce miracle qu’on cherche depuis toujours, un sens bientôt à l’éphémère des jours. Va-t-on enfin se réveiller et comprendre alors?On a commencé petits déjà.

On regardait les grands, avec leur secret, leur silence, leur chambre fermée. On songeait que ça allait nous arriver, nous être révélé, à nous aussi, plus tard, quand on aurait fini de leur obéir, de les écouter, de pousser autour des tuteurs de leur jardin. Un jour, soudain, on comprendrait tout et eux aussi, derrière leurs cloisons. Ils nous parleraient et nous le donneraient enfin, ce sésame dont on avait tant besoin.

Nous ont-ils promis quelque chose? Nous ont-ils dit une fois, tu verras, plus tard, tu sauras? Et c’est pourtant ce qui nous reste d’eux, cette question lancinante: qu’y a-t-il? De quoi s’agit-il et que dois-je faire? Et de les avoir tant suivis, d’avoir été tant marqués de leurs ordres, on en ressent chaque matin la pression et l’urgence… «Pour quoi suis-je en ce monde où vous m’avez mis? À quoi songiez-vous en voulant que je sois?»

Ce rêve que l’on fait éveillés hélas, du premier soleil à la petite lueur. Chaque jour nous remet devant cette coupable incapacité à accomplir notre mission, à résoudre notre problème, à rédiger notre devoir. On est tordus, fautifs, on planche sur ce qu’on ne peut accomplir, ni solutionner, cette mystérieuse injonction: existe puisque je te le dis!

Chaque jour pourtant, la nausée d’un voyage sur une mer étale, continue d’emplir nos corps, d’imprégner notre sang. Chaque jour, nous avons plus le mal du temps, du ciel et du rien «d’une île».

Mais aussi, cette vraie vie qui nous ravit, ces nuits, toutes emplies de bizarre, de formes étranges, de couleurs ou de gestes impossibles, cette vie de quand nos yeux sont clos. Enfin là, nous sommes, simples nous, aventuriers, simples nous, conquérants ou spectateurs. Le film nous joue sans peine, sans douleur. Nous sommes soudain légers, nous mouvant dans les dimensions de l’extraordinaire. Nous sommes des personnages sans effort, sans respiration douloureuse, en apesanteur. Nous savons qui nous sommes et ce que nous faisons. Pendant la nuit, nos yeux clos, vivant enfin une réalité supportable.

Sommes-nous le cauchemar d’avant notre enfance? Sommes-nous encore dans nos berceaux de chair et d’eau, pas encore nés, rêvant nos existences et nous demandant déjà pourquoi nous revenons, pourquoi ce choix et pourquoi cet oubli que nous vivrons en respirant l’air des hommes?

Qui rêve ma vie, dans quel ventre quelque part? Qui mord mon ennui à pleines dents, souffre mes démons, aspire à mes petits plaisirs? Qui, fœtus savant et formidable, s’épouvante déjà de venir au monde?

Et qui vit mon illusion?

 

Texte : Anna Jouy