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nuit NAVIRE

C’est une cité ouvrière. Un lieu où l’on s’acharne encore plus peut-être qu’ailleurs à travailler.

D’arrache-pied, d’arrache-main, d’arrache-cœur.

Cette agglomération, toujours incluse dans une autre cité, un pays, un monde, y prolifère autonome et à part, une entité vive. Une cité, unie secrètement, liée par un seul et même fil conducteur, celui de vivre encore. Une théorie canonique ou une idéologie d’éternité peut-être l’anime car on y soigne avec obstination.

Pourtant, elle a quelque chose de carcéral, ramassé, pelotonné sur lui-même.

Peut-être la cité est-elle d’ailleurs faite des mêmes correspondances logiques, invisibles qui nourrissent les tumeurs, les enflures, ces inflammations aux systèmes autonomes, affranchis et qui partent en roue libre : les maux des corps.

Rien d’autre, une cité d’ouvriers, de laborieux, de cuistots, de couche-tard. Une toile agitée, véloce qui tourne autour d’un ensemble insaisissable, d’un enchevêtrement de chevelure feutrée, mélange foisonnant et grouillant, qui se serait implanté là. Une ville qui vibre, tremble, enfle et puis dégonfle, se tourne, se retourne. Comme un insecte posé sur de l’humus et qui laisserait une sorte de magie se faire. Il macère, il chauffe, il travaille, il parfume, il distille. Il attend, il prend patience, comme on pourrait prendre racines, profondément et lentement. Il est patient, calme ou du moins inopérant en apparence. Il est là pour ça, tenir sa passion en laisse, retenir sa passion, l’autre version de la joie et qui porte ce même nom -passion-, mais qui est une grimace, une extase douloureuse, un éclat de souffrance.

C’est un champ de foire. Un immense champ de cris, de fortes têtes, de demandes exigeantes ; Pince ! ciseaux ! fil ! seringues ! compresse, compresse, compresse… Champ mixé de ceux qui courent après tout et ceux qui n’attendent presque rien. On voit les ‘gambistes’ allonger le pas, on voit les béquillards trainer le caoutchouc de leur prothèse. Les géants, les beaux, les affreux, les misérables mais tous ahuris d’être là.

C’est aussi un territoire sans paroles mais pas sans langage. On ne sait vraiment entendre ce qui se glisse entre les êtres patients, qui semblent se taire plongés dans leur mer intérieure. Certains enfreignent la loi, on entend un pleur. Mais la plupart se taisent, mâchonnent des soupirs en plastic indestructible, crânent magnifiques. Superbes à la vigie de leur douleur, ils laissent le navire voguer et les emmener vers des salles où on va tripoter leurs corps, les hacher, les recoudre, les farcir et les évider. Ils laissent la mécanique particulière inattaquable du fonctionnement de la grande usine, les travailler jusqu’à les recracher morts ou vifs. Des rouelles, des vis, des boulons utiles à d’autres tâches. Remis en forme, déformés pour mieux servir, défaits pour attendre, brisés pour en finir.

Ici je rentre dans les laines d’une aragne monstre. Les couloirs, les ascenseurs étouffent mon pas de toiles, de filets, l’endroit respire et me digère. Je me laisse pousser dans les boyaux de la bête. Déjà j’ai perdu mon autonomie. Je l’ai déposée comme des papiers à l’entrée de l’hôtel. J’arrive dans une salle. On appelle ça une chambre. 5 lits, le mien sera côté porte et WC. Je sens la case, le parking dans lequel se tissera le cocon de mon futur sec et froid ou ma chrysalide papillon. Autour de moi les fils passent et repassent, tramant les heures : les médicaments, les aventures pipi, le thé de 16 h. Mon lit comme un sas de modification, dans lequel j’attends patiente que des événements grands comme des pilules commencent à modifier mon esprit, mon corps et m’insuffle l’espérance des miracles. J’y ai ma place maintenant. Une place dont je ne mesure encore pas l’étendue réelle puisque la vie, toute la vie, se déroule dans l’étroitesse d’un plumard. Je ne sais encore que cet espace intime à forme humaine est le vaste territoire de la persévérance. Je suis cliente désormais de l’hôtel des patients, big city for big dreams.

Et puis j’apprends que quelques cents mètres plus loin un hôtel a trouvé indiqué de porter le nom d’hôtel des patients. Entre attente et douleur, le client doit se sentir appelé au voyage.

Texte et dessin : Anna Jouy