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Il deviendra laboureur comme son père et comme son grand-père avant lui. Rien pourtant n’était gagné en cette année 1706 qui voit naître Antoine, dans cette région picarde où la dysenterie, ici comme ailleurs, fait des ravages. La vie l’épargnera ainsi que sa mère, Anne, toujours inquiète mais soulagée de tenir dans ses bras quelques semaines après sa naissance, cet enfant mâle qu’elle a déjà fait baptiser. Un garçon qui lui vient cinq ans après son aîné, Jean, le seul parmi sa progéniture à avoir survécu aux coups du sort. Epargné, Antoine le sera aussi en 1709, au moment des grandes gelées qui tuent les semences dans les sillons, engendrent la famine et de nombreux décès. Ce sera un petit gars solide, comme son grand frère. Au cours de la décennie de 1710, la population rurale qui habite les campagnes en très grande majorité (85 %) recommence à baisser. Le pays pourtant de 18 à 19 millions d’âmes se remet tout juste de l’hémorragie occasionnée par la guerre de Trente Ans et de la famine de 1693-1694 due aux étés et aux automnes pluvieux et froids.

En Picardie où les terres sont réparties entre la collectivité avec un maximum de justice, selon leurs qualités et leurs destinations, Antoine trouvera sa place parmi les paysans dès son adolescence. Dans ces champs ouverts où l’on pratique l’assolement triennal depuis le Moyen Age, il sèmera à l’automne le blé d’hiver, et au printemps l’avoine ou l’orge, voire des fèves, tandis que la troisième sole restera en jachère. Toute sa vie sera rythmée par les labours, les semis, les moissons, le soin aux animaux que l’on mène en pâture dans les communaux, ces espaces non cultivés que ne se disputent pas encore les seigneurs et les paysans. Il sait manier habilement la charrue, creuser des sillons égaux et droits, en proportionnant leur profondeur à la qualité de la terre, sans fatiguer ses bêtes qu’en bon maître, il fait obéir à la voix. Cette vie lui convient, il est courageux, il aime la nature et tirer le meilleur de cette terre fertile quand les éléments ne se déchaînent pas contre l’homme.

Quand à vingt-cinq ans il épouse Nicole, ses deux parents sont déjà morts. Avant de se déclarer, il a attendu d’être sûr d’avoir les moyens de fonder une famille. Car les terres sont soumises à la dîme et aux droits seigneuriaux. Dans le village de Bernot, Antoine possède sa propre chaumière avec le strict nécessaire : un lit en noyer, orné de rideaux en serge rouge, garni d’un matelas, d’un traversin et d’un oreiller de plumes ; un coffre rempli de linge de maison : quatre draps de toile de chanvre, une douzaine et demie de serviettes, autant de mouchoirs à moucher ; de quelques chemises et de deux tabliers de toile de chanvre ; une table de poirier qui se tire par les deux bouts, quatre chaises garnies de paille, douze assiettes, deux saladiers, deux écuelles et une demi-douzaine de fourchettes de fer. Attenant à la maison, le jardin, qu’il cultive avec amour.

Nicole, il l’a choisie après avoir bien pesé ce qu’il attend de cette jeune femme qui est une payse, une bernotoise. De deux ans sa cadette, ils se croisent depuis l’enfance ; il connaît sa droiture et son caractère posé ; sa capacité à tenir une maison ; il a deviné son penchant pour lui et se dit qu’il est temps de la marier. Un été, il l’emmène à travers champs contempler les blés, il compare ses cheveux clairs au soleil du soir ; pour elle il trouve les mots inspirés par la sensibilité de ceux que la nature comble. Nicole, elle, sait depuis longtemps qu’elle épousera Antoine ! Ils se marient le 29 octobre 1731 dans des habits neufs, un pourpoint de drap gris garni de rubans, pour lui, sur des hauts de chausse de même étoffe et un manteau de bouracan, fait de laine très serrée, un chapeau gris et des souliers. Nicole, quant à elle, porte une brassière de drap blanc, une jupe couleur de rose sèche, une coiffe assortie, un manteau de bouracan dans les mêmes tons, et ses sabots claquent sur la terre battue.

Quand elle meurt en 1737, en mettant au monde un quatrième enfant qui ne lui survivra pas, Antoine se retrouve seul avec François, 5 ans ; Marie-Louise, 4 ans, et René, 3 ans. Devant cette injustice, il ne parlera plus, se fâchera à la moindre contrariété, deviendra violent, se repliera sur lui-même… Il confie d’abord ses trois enfants à la femme de son frère Jean mais emmène très vite l’aîné avec lui aux champs. Sa seule consolation reste son travail, et à la fin d’une longue journée, la contemplation de la terre retournée, ensemencée, vibrante d’épis jaunes. Dès l’année de la mort de Nicole, une vague d’épidémies s’abat de nouveau sur le pays. Des semailles automnales de 1739 jusqu’aux récoltes de l’été en 1740, les saisons se succèdent, froides et humides, les semences gèlent au creux de la terre ; les récoltes pourrissent. Antoine fait front grâce à la solidarité familiale et paysanne. Et puis la vie l’emporte, il faut une mère à ses enfants, et l’homme n’a que trente et un ans… Six ans plus tard, il épouse Louise, d’un village voisin. Elle a sept ans de moins que lui et lui donnera 5 enfants, 3 garçons et 2 filles. Antoine est désormais le père d’une grande famille, craint et respecté, on le dit sage. Il passe la plupart de son temps dans les champs ; seul l’hiver le garde dans la ferme à réparer les outils et à soigner les bœufs. Jamais il ne se sera vraiment remis du deuil de Nicole. Il gardera en lui un sentiment d’injustice qui lui vaudra encore des accès de violence jusqu’à l’approche de la vieillesse ; une colère enfouie due à un trop grand chagrin. Lui qui savait trouver les mots pour elle se réfugiera dans un mutisme hostile aux autres.

Né sous le Roi-Soleil, Antoine a vécu sous le règne de Louis XV (1715-1778) le « Bien-Aimé » dont il fut le contemporain. Au cours de sa vie, il découvrira le café et la pomme de terre, se procurera quelques livres, car il sait lire et écrire. Et comme la Picardie est terre de brassage, ouverte à l’innovation, il connaîtra les outils « modernes » qui épargnent un peu l’homme et favorisent de meilleurs rendements… Pour mourir enfin, le 25 février 1765, à 58 ans, dans son village natal de Bernot. Son frère Jean lui survivra douze ans.

Texte et photo : Marlen Sauvage
Bibliographie : Histoire de la France rurale, de 1340 à 1789, sous la direction de G. Duby et A. Wallon, éd. du Seuil.
Sites internet : Persée.fr et wikisource.org