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Ce serait 25

Ce serait croire me souvenir que, dans le catalogue de l’exposition les réalismes entre révolution et réaction1919-1939 qui s’est tenue au Centre Pompidou en 1980, j’avais vu une photo d’August Sander, un grand tablier blanc, un homme fort, un animal sur les épaules, mais ne pas l’y trouver.

Ce serait d’ailleurs croire presque que j’ai visité cette exposition, alors que je me contente de ce catalogue – et de ses richesses – trouvé dans une boite de bouquiniste, il y a si longtemps, un de ces dimanches de marche un peu absente le long de la Seine, évacuant la semaine, ne gardant que ce qu’il faut d’attention pour un rayon de soleil sur l’eau au coin d’un pont et les quelques livres survivant au milieu des tours Eiffel… mais je n’en suis plus si sûre, peut-être l’ai-je vue, par contre la photo non je ne l’ai pas vue, puisqu’il semble qu’elle n’existe pas.

Sur le catalogue, il n’y a aucun de ses portraits d’ouvriers, d’artisans, de gens de la rue «en situation», et quand j’ai fait une recherche sur Google je n’ai trouvé qu’un pâtissier en blouse blanche au tour de taille aussi gigantesque que la marmite qu’il tient en main, et puis bien sûr le jeune homme portant des briques, la fiancée campagnarde qui semble issue de la terre, et les fameux jeunes fermiers partant au bal qui ont inspiré un livre à Richard Powers, d’autres, et puis aussi des portraits incisifs de célébrités et d’artistes, mais pas l’image de mon rêve.. et puis je suis tombée sur lui – je ne sais où est conservé ce tirage, juste qu’il est mentionné unemployed man 1928, et que j’ai pensé que cette expression était beaucoup plus forte que notre chômeur.

Parce que ce serait cela, un homme qui n’aurait plus d’existence puisque non employé.

Et pourtant il serait là, présence haute et mince comme l’indique son visage aigu, mais rendue massivement évidente par le volume du court manteau noir, il serait là droit et réservé, les bras appliqués au corps, tenant son chapeau pour occuper ses mains, les maintenir dans cette discrétion sage, et le monde autour de lui s’absenterait dans le flou.

Il serait là avec sa chemise sans col ouverte offrant le fragile cou tendu, le visage si retenu que les lèvres disparaissent, les yeux fixes dans le vide de la rue déserte, absent et disponible.

Il serait là et nous serions passés devant lui, pensant ne pas lui avoir prêté attention, ou ne le montrant pas, faute de pouvoir lui porter aide, désir de ne pas envahir sa sphère, mais pendant que nous nous enfoncions jusqu’à ne plus être que silhouettes dans le flou du lointain, il nous resterait, rodant quelque part à la limite de la conscience, quelques questions silencieuses, à peine pensées, un vague besoin de savoir s’il a le souci inquiet et tendre d’une famille, si, peut-être, volontairement ou par décision extérieure, ce lien a été tranché le laissant à cette solitude, à moins qu’il n’ai jamais connu que cela.

Mais bien sûr, en tournant le coin de la rue, en abordant la vie du boulevard, nous ne penserions plus à lui, et il resterait, là, neutre, planté, n’osant penser, dans le vide de l’espoir, dans le vide de la rue, à l’abri des regards.

Texte : Brigitte Celerier
Photo : August Sander, ‘Unemployed man’, 1928