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JungleJohn

Pendant ses randonnées autour du monde, le Major Syvarotka a séjourné onze années le long de la mer sud-chinoise. Il a vécu dans un soi-disant ‘camp’, une sorte de goulag inoffensif. Ces goulags existaient tout autour du monde et étaient standardisés. Des maisons groupées selon les ‘échelons dans la hiérarchie’. Un club pour les cadres supérieurs, un club pour les cadres subalternes et un club pour les ouvriers, tous avec des piscines, chaque club situé dans la zone de résidence propre à chacune de ces classes.

Tout près du club supérieur se trouvaient les petits bungalows des célibataires, comme les enseignantes de l’école et les hommes seuls. Pratique par plusieurs aspects. Par exemple, ces célibataires pouvaient aller à pied prendre leur repas dans le restaurant du club, ou nager clandestinement la nuit, nus, sans perturber les résidents mariés. Il fallait le faire avec prudence. Une fois, une belle physiothérapeute chinoise surnommée ‘Steel Fingers’ (“Doigts d’acier’) voulut exercer son métier en soignant les problèmes musculaires d’un jeune ingénieur dans la piscine de son club; la direction n’a guère apprécié.

Parmi les célibataires masculins il y en avait trois qui sont restés amis du Major jusqu’au moment où, à un très grand âge (le célibat conserve), la mort les sépara (il était beaucoup plus jeune qu’eux). Et puis, ce quatrième sur lequel ils avaient fait beaucoup de commérages, un hobby de célibataires.
Dans ses carnets, il écrit :

Un de ces célibataires, un Anglais, fut surnommé ‘Jungle John’. Travaillant dans les Ressources humaines, il passait tous ses week-ends et vacances dans les jungles de Bornéo, chez les Dayaks ou Ibans, dans leurs longues-maisons abritant maintes maisonnées appelés bilek. Il pouvait parler leur langue et danser, en ornat authentique, leurs danses de guerrier.

Iban

En entrant dans son bungalow près du club, on était frappé par la vue de deux crânes pendus au plafond, avec de petites lumières au-dessous. En recevant ces crânes, une haute distinction, il avait été élevé au rang d’ “Iban d’honneur”. À ses intimes, comme moi, il raconta qu’au début de la guerre avec le Japon, les Anglais avaient temporairement levé l’interdiction de la chasse aux têtes et que selon toute probabilité ces crânes avaient appartenu à des soldats japonnais. “Improbable qu’ils aient pu se séparer de têtes de leurs ennemis traditionnels!”, dit-il. Pour chasser les esprits, je pris maints tuaks avec lui (l’alcool de riz).

Son voisin, un aborigène des Pays-Bas, passait quant à lui presque tout son temps dans la jungle pour y faire des consultations séismiques de la terre. Lui aussi était très ami des peuples du long des rivières. Sa passion était les céramiques très anciennes venues de la Chine, du Vietnam et de la Thaïlande il y a plus de 500 ans, en échange de produits de la jungle, comme le camphre. Il en avait une grande collection. À l’âge tendre de 45 ans, il prit volontairement sa retraite pour s’établir comme antiquaire ayant des clients importants tout autour du monde. Insomniaque, il s’était préparé à ce futur en lisant la littérature mondiale sur ce sujet pendant la nuit, s’endormant tout habillé dans son fauteuil vers 4h30 du matin. Il dormait pendant la journée, peut-être. Plus tard, je l’ai visité plusieurs fois dans son ‘cottage’ sur un ‘acre’ dans un lieu très chic, près de Londres. Homme simple, je vous réfère au Curator de contes

KenBlog

À côté de lui vivait un homme merveilleux, docteur en géologie, également intéressé par les céramiques. Il était très courbé et avait un peu de difficulté à marcher. C’est beaucoup plus tard, en Europe, qu’il me raconta, après une grande consommation fraternelle de whiskey, qu’il avait été frappé durement en Theresienstadt. Pendant la guerre, il n’avait pas pu convaincre ses parents juifs de s’enfuir d’Amsterdam vers la France avec lui. Ils avaient dit qu’il fallait obéir aux autorités sinon ils seraient punis. Donc il quitta le pays seul. Ainsi, il ressentait une grande culpabilité de n’avoir pas pu sauver ses parents, massacrés à Auschwitz. Cet ami avait traversé la France, mais avait été arrêté dans les Pyrénées, trahi juste avant la frontière espagnole. J’admirais son courage et son sens de l’humour. Avec l’autre ami ‘céramique’ nous dinâmes une fois dans nos très précieuses assiettes, en céladon Song et en bleu et blanc Vietnamien Nhà Lê sơ, assiettes que chacun lava personnellement après le repas.

Assiettes

Mes trois amis m’ont raconté une histoire sur leur voisin, très célibataire. C’était un gentleman anglais classique, naïf, qu’on ne peut guère imaginer dans les tropiques mais plutôt dans un club de Londres, et qui était le principal de l’école anglaise dans le”goulag”. De surcroît, il maîtrisait le ‘Haut Malay’, la langue royale non usitée hors du palais et traduisait ou écrivait des lettres officielles au Sultan.

Il avait offert à un collègue en vacances en Europe de prendre soin de son chien. Après quelques jours, en le promenant dans la nuit, il nota que peut-être c’était une chienne, car ils étaient poursuivis par une meute d’une dizaine de chiens de kampong (village local). Les amis lui ayant expliqué la source du problème lui offrirent une bouteille de ‘No-Mate’ (‘Pas d’ Accouplement’) importée d’Australie. Il lut les instructions pour appliquer la substance sous la queue de l’animal avec les doigts ou un chiffon mais il était si nerveux qu’il laissa tomber et casser la bouteille de verre sur le sol, rendant ainsi son bungalow infréquentable.

Victor Hugo a dit : “Le chien a son sourire dans sa queue”

Texte et photo assiettes : Jan Doets