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Major Syvorotka

Avant de s’établir sur la forteresse Bastiani au bord du désert des Tartares, Major Syvorotka (alias le vieux Cosaque) a été un esclave itinérant, rodant par le monde entier à la recherche du travail et des aventures. Dans le jardin secret de son corps (il dit que la mémoire se trouve dans toutes nos cellules), il y a beaucoup de plantes et organismes exotiques : des anecdotes et petites observations sur des gens excentriques, des situations extraordinaires, bref les preuves que la vraie vie est plus incroyable que la fiction. Collectionnées pendant toute une vie. Dans cette série, il va vous en raconter quelques unes. Parfois ce seront des anecdotes, parfois des observations qui ne méritent pas toute une histoire, seulement une brève description. Ce sont des histoires vraies.
Dans ses carnets, il écrit :

Probablement j’avais l’oeil pour de tels gens et situations. Un autre aurait pu continuer sa balade sans les apercevoir.
C’est dans la rue que je découvris la vraie vie, à l’âge de seize ans. Élevé, voire enfermé, dans une famille calviniste où je n’étais pas autorisé à m’associer avec aucun ou aucune hors de ‘notre’ cercle, je n’avais pas pu jouer dans la rue avec les enfants de mon âge. Tous étaient catholiques, appelés par mes parents “les Romainss”, ces lamentables créatures qui selon eux étaient des anthropophages mangeant le corps du Christ et qui adoraient des statues, y compris la statue de Maria. Quelle idolâtrie !!

N’ayant pas aucune soeur, même pas d’âme, je n’avais aucune idée du sexe féminin (je n’ai jamais vu ma mère nue, elle s’habillait, déshabillait et se lavait ou donnait à boire à mes petits frères en secret, derrière une porte fermée à clef).

Heureusement , sans le savoir encore, j’avais les gênes de mes ancêtres, des marins commerciaux qui rôdaient par les mers d’Europe aux 16e et 17e siècles. Et j’étais un gars très curieux. Donc à l’âge de seize ans, je pris mon destin en mains. Pendant une soirée tumultueuse de classe de catechisme, j’informai le pasteur que selon moi l’idée du tout-puissant devenu homme était en conflit avec le concept d’un seul Dieu invisible de l’Ancien Testament, que sa naissance d’une femme vierge était techniquement aussi impossible que sa résurrection de la mort et que la loi de gravité nous dit que monter en l’air sans ballon ou avion ou ailes est un nonsens.

Puis je commençai de travailler dans les rues de ma ville, comme guide pour les touristes. Surtout des Américains à cette époque. Mais aussi des Français, Anglais et des Suisses alémaniques portant un tout petit emblème national sur le revers de leurs vestes pour clarifier sans mots (dix ans après la guerre) qu’ils n’étaient PAS des Allemands. Je rencontrais des marchands de la rue, des artistes, des commerçants, même quelques gentils voyous qui m’enseignèrent leurs trucs et étaient fiers de leurs fils en bagne. Pendant toutes mes vacances d’été, scolaires et universitaires, ils m’ont rendue ma joie innée de vivre et m’ont donné une confiance en moi.

Et je commençai à “correspondre”. Avec des filles ! Mais je ne pouvais guère les rencontrer. À l’âge de 19 ans, j’avais une passion pour une fille américaine, héritière de la famille Pepsi Cola, qui voyageait sans cesse autour du monde entier avec sa grand-mère et m’indiquait de lui écrire à des adresses mystérieuses c/o American Express comme aux Champs Élysées et à Madrid et Istanbul, en m’envoyant des livres sur le basketball et de Truman Capote. Je l’avais brièvement rencontrée dans un autobus en route pour une petite ville d’où vient du fromage. L’année suivante, elle revint avec sa grand-mère et logeait une seule nuit dans un petit hôtel à la plage, où elle m’invita. Le coeur battant, je frappai à la porte. Elle était sous les draps, les rideaux fermés, pourtant elle me dit de filer car elle était très fatiguée. En fermant la porte doucement je vis, sans le savoir, la première lingerie de ma vie: des falsies, pendues sur le dos d’une chaise. Étant totalement non-initié, je pensais que ces petits cônes de caoutchouc étaient probablement une espèce de bandeau pour des yeux fatigués, style aviateur. Le jour prochain, dans les rues, un ami mieux informé m’expliqua que c’étaient de petits faux seins. La correspondance n’a pas continué longtemps.

J’ai essayé aussi de correspondre avec des hommes mais ça n’a pas bien marché. Ils sont trop précis pour moi. Moi j’aime rêver. Ils veulent stipuler. Je vous donne un exemple. J’aime les livres de Yasunari Kawabata. J’avais envie de correspondre sur cet auteur avec un vrai Japonnais car je les avais lus dans une traduction américaine faite par un nommé Seidensticker. Je contactai un Japonnais qui offrait des livres sur Ebay, il habitait vraiment le Pays du Soleil Levant. Je reçus la réponse suivante:

«Je suis une pension vivante. 63 ans. Je vais écrire à nouveau dans le prochain. Recevez mes meilleurs. Typhoon est venu maintenant !! Nous ne pouvons pas sortir maison! Ma sœur quitter l’hôpital sur le midi d’aujourd’hui avec de bonnes conditions et retourner à la maison 14h00 (JST). Nous sommes très heureux, parce qu’elle peut marcher et manger beaucoup et parler bien aussi. Mais, bien parler n’ est pas bien pour nous et aussi à son fils aussi.»

J’ai répondu avec beaucoup d’empathie pour la soeur et le typhon et mentionnai un livre d’Yasunari Kawabata que je venais de lire. Il me répondit dans les plus brefs délais:

«Merci beaucoup pour votre profondément peur et sympathies à nous et aussi pour elle. Il était éclaircie saison de pluie environ 5 jours avant, quand après, nous avons environ 30 degrés C à temps tous les jours. Notre Maison Meteo dire plus. Il est venu et frappé Typhoon trop grand et fort ici (Tokyo et Yokohama région) après-demain. Demain va frapper Honshu occidentale. Il sera de plus de 40m / s vent et moyenne plus de 300 mm /h forte chute de pluie. Tout est maintenant 20:20 JST et trop de calme avant de venir Typhon. Sur début condition orageuse trop lourde sera demain Soir.»

Vous me comprenez?

Donc depuis longtemps je préfère correspondre avec des femmes. Récemment, je me suis même spécialisé. Je n’ai de courrier qu’avec les âmes-soeurs Cosaques qui ont cherché refuge dans la forteresse Bastiani. Ça me donne une grande satisfaction .

Ma femme m’a annoncé récemment qu’elle va m’écrire au lieu de me parler.

Ce qui m’a rappelé le dicton : “un homme averti en vaut deux”

(à suivre)

Texte: Jan Doets
Photo: Hans Samsom